Régulièrement depuis quelques années je « désherbe », comme disent les bibliothécaires, le stock invraisemblable de bouquins qui envahit ma maison. J’ai mis des décennies à être capable de pouvoir l’accomplir, tant l’idée de me séparer d’un livre m’est restée longtemps inconcevable, en bon accumulateur compulsif que j’étais. À chaque fois, péniblement, j’en ôte une vingtaine, et pas mal de livres que pourtant je ne relirai plus, ou ne lirai pas, ou n’ai pourtant pas aimé… reprennent tout de même du sursis avant d’être réexaminés une fois suivante — car franchement, j’ai toujours du mal à les quitter.
J’ai déménagé de nombreuses fois dans ma vie : 80% du camion -je vous jure- était constitué de livres et de bibliothèques. C’était même, avec le recul, totalement absurde (et coûteux). Au fil de ces cinq dernières années (depuis mon dernier déménagement) j’en ai cédé enfin plusieurs mètres cubes à la Ressourcerie ou dans les boîtes à livres de l’IUT où je travaille pour le moment (ayant été jadis critique, notamment de science fiction, j’en ai reçu une vingtaine par semaine durant des années ;  j’en achetais tous genres confondus ; je récupérais des services de presse dans les rédactions, j’en gagnais dans des concours, je continuais -et continue- d’en acheter et de les empiler…).

Or, à une époque lointaine (ou pas si lointaine : c’était le temps où l’on s’envoyait des cartes postales – vous vous souvenez ?), j’avais pour habitude de me servir des cartes postales reçues comme marque-pages, et de laisser la carte à l’intérieur du livre lu (ou pas encore d’ailleurs). En désherbant ma bibliothèque, il m’arrive donc régulièrement de tomber sur des cartes postales envoyées par des amis lors d’une de mes (nombreuses) autres vies passées, professionnelles ou conjugales… Et, souvent, le phénomène se répète : c’est une stupéfaction : je ne sais plus du tout qui était cette personne, qui sont ces prénoms, qui semblaient être si proches,  qui savaient tant de choses et que visiblement je devais revoir bientôt. L’absolue amnésie. Le trou noir.  Et un trou noir, c’est troublant, selon la formule consacrée.
Je suis quelqu’un qui efface énormément le passé -ma mémoire se focalise sur d’autres choses : c’est sans doute la raison de ces oublis (en tout cas j’espère) – ma capacité de stockage doit être limitée – mais tout de même : je lis et relis la carte, je regarde la date sur le cachet postal : je ne sais pas qui c’est. À chaque fois j’en éprouve un certain le vertige, pris entre le sentiment de devenir gâteux ou celui d’avoir des pans de vie perdus, alors que si ça se trouve, ils avaient été… inoubliables. Qui étaient ces amis ? Une vague gêne ou honte peut même me saisir : n’aurais-je pas négligé des gens formidables, à qui je dois beaucoup ?
Et voici que ces jours-ci, retrouvant un cousin que je n’avais pas vu depuis près de 40 ans, celui-ci me décrit ma voiture de l’époque (que j’avais oubliée), se souvient de détails anodins, de choses que j’ai dites ou faites la dernière fois qu’on s’est vus… Je n’en ai aucun souvenir, et cela me laisse toujours pantois.

C’est pourquoi je me disais qu’un exercice d’écriture autour de l’oubli (et ce n’est pas parce que ce 1er novembre est consacré à la mémoire des défunts) et de ses multiples formes serait peut-être mémorable (haha!) : l’oubli « amnésique »ou maladif, ou« naturel » (j’oublie parce que mes facultés déclinent, parce que c’est très ancien, parce que j’ai effacé le souvenir sans raison objective ; parce que c’est dû à l’oubli de ma petite enfance…), l’oubli salvateur (j’oublie/j’ai oublié un moment difficile ou affreux pour survivre, pour « rebondir »), l’oubli volontaire (je ne suis pas fier de moi ; je préfère oublier…), l’oubli alibi (« ah zut, c’est ballot : j’ai encore oublié de t’appeler »), la personne ou le fait tombé dans l’oubli collectif, le souvenir qui soudain refait surface parce que, quelqu’un ou quelque chose, vous le remet en mémoire, l’oubli d’un détail (des clés, le code de carte de crédit, une adresse, un rendez-vous, une valise dans un train…) qui crée soudain une situation compliquée, les oublis contre lesquels on lutte (l’usage permanent du pense-bête, des listes, des nœuds au mouchoir, des post-it…), l’oubli impossible (avec en corollaires en autres, la rancœur, la rancune, la vengeance… Mais aussi la nostalgie, les regrets, les remords), être confronté à l’oubli d’un autre ou être oublié soi-même (« Tu ne te souviens pas que toi et moi… Euh… pourtant… ? »).

N’empêche, puisqu’il est question ici d’écriture pour le moins, de littérature au mieux, rappelons (car il ne faudrait que vous oubliâtes 🙂 ) que l’oubli et ses diverses formes en sont un thème récurrent (> ici si vous cherchez l’inspiration : 4456 livres classés « mémoire » au 28/10 et ici 62 classés « oubli »). Au cinéma aussi, notamment via les polars – genre : je me réveille au milieu de bouteilles vides et il y a un cadavre, façon Les Vrais durs ne dansent pas de Normal Mailer ; Sunset Boulevard et ses stars oubliées…, ou des thrillers (Memento, l’époustouflant film de Christopher Nolan à la structure scénaristique unique).
Imaginons même que Proust ne se soit souvenu de rien du tout du tout en croquant dans sa madeleine : il n’aurait pas écrit La Recherche du Temps Perdu… L’oubli aurait alors tout changé. Avec tout ce temps gagné, il serait peut-être devenu champion de surf ou youtubeur, voire influenceur dans le surf (Enfin, non, certes… mais vous voyez l’idée). La littérature française en serait sans doute différente :-).
Alors à vous jouer ? Pour rendre votre texte, ce sera jeudi soir 7 novembre au plus tard. N’oubliez pas !

PS :
Allez, je vous remets ça ici ( vidéo déjà dégainée ici sur le thème de « rien » en juin dernier),

car la chanson, la mémoire, l’oubli, la nostalgie, les regrets… c’est une longue histoire
(et je ne m’en lasse pas, de Sacey Kent) :

Et puis ça, évidemment, qu’on ne me reproche pas d’oublier les fondamentaux :



Si vous ne voyez pas tout en haut une vidéo de fauteuil oublié, alors vous voyez une photo d’Anita Jankovic – cc – Unsplash