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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Mélanie – « Il suffit d’y croire » *

Affalé sur le divan, je verse dans ma coupe les dernières gouttes d’un Clos des Papes 2009 entamé un peu plus tôt. Mon cellier est désormais à sec, mes réserves d’eau-de-vie épuisées ; « eau-de-survie » devrais-je plutôt dire…

Insidieusement, le chaos s’est installé autour de moi dans le dernier mois.

Comme une épave, je repose entouré de piles de vêtements sales. Le contenu de mes armoires de cuisine a pris en otage chaque parcelle d’espace inoccupé. Ça pue. Je pue.

La barbe longue et les cheveux graisseux, je macère dans mon propre jus. Le mélange de sébum et de transpiration m’enveloppe un peu plus chaque jour. Je suis en processus de momification. L’âme s’est détachée de ce corps que je ne reconnais plus.

J’ingère néanmoins des aliments en conserve pour survivre. Il est 18 heures passées lorsqu’une profonde lacération se dessine dans ma main droite. La ligne tracée vire rapidement au rouge écarlate. La conserve de sardines bon marché avec laquelle je me bats depuis 10 minutes vient elle aussi de prendre le dessus sur moi. Mon hémoglobine se répand comme une coulée de lave sur la paume de ma main.

Un des journaux qui se trouve devant moi fera l’affaire. J’en déchire 3 pages au hasard. Je m’exerce à l’origami pour en faire une compresse que j’applique sur ma blessure. J’ai découvert récemment que le papier journal était un matériau absolument extraordinaire pour usage domestique, en situation de confinement. Selon les circonstances, il peut servir de papier-mouchoir ou hygiénique. Ma mère l’utilisait avec du vinaigre pour rendre étincelants les miroirs et fenêtres. Ce matériau possède l’immense bénéfice d’apporter du piquant à des activités en apparence banales. Je prends constamment plaisir à découvrir les articles ou les images qui se présenteront à moi!

Mona, dont la photo trône sur ma paume droite, me fixe assidûment. Au dessus de cette dame au style excentrique, on peut lire ce qui suit : « Voyance extrêmement précise, Tarot de Marseille. Votre destin est parfaitement déterminé mais non irrévocable. Agissez dès maintenant avant qu’il ne vous rattrape. Tarifs compétitifs. Rejoignez-moi en ligne via « Skype ». Nelaissezpaslehasarddictervotredestin@gmail.com ».

La coïncidence me fait sourire… Pour la troisième fois cette semaine, Mona m’est apparue en plein visage, le regard insistant… Cette première fois, alors que j’ai dû dégager mes sinus encrassés par un rhume. J’ai souri à la vue de cette publicité bidon, sans accorder grande importance aux détails de celle-ci. La seconde fois, c’est arrivé alors que j’étais au petit coin. J’ai ressenti un léger malaise avant de procéder, mais j’aurais aussi pu tomber sur la chronique nécrologique, ce qui aurait été beaucoup plus malaisant… Et une fois de plus, Mona me fixe.

Il est clair que cette supposée voyante a un budget faramineux pour sa publicité. Plusieurs des pages des centaines de journaux empilés devant moi doivent être placardées de cette petite annonce. Pour m’en convaincre, j’ouvre un premier exemplaire pour en analyser le contenu. J’épluche le quotidien page par page à la recherche de cette fameuse voyante. Aucune trace dans le premier exemplaire… J’épluche l’édition suivante, ainsi que celle qui suit… À minuit, mon appartement est plus bordélique que jamais. Des feuilles virevoltent un peu partout dans la pièce. Je n’ai trouvé aucune trace de Mona dans ces milliers de pages… L’univers serait-t-il en train de tenter de m’envoyer un message?

Alors que je me surprends à envoyer un courriel à la dite dame, je suis convaincu d’avoir perdu la raison.

Cinq petites minutes s’écoulent avant que la sonnerie de mon « I-Pad » ne se fasse entendre. C’est Mona qui me contacte via « Skype ». Je me trouve éperdument con. Je réponds néanmoins à l’appel vidéo.

Une dame dans la soixantaine avancée se présente à moi : crinière blonde platine abondante nouée en chignon désordonné, nombreuses bagues et bijoux de mauvais goût, vêtements amples et trop colorés… Il est désormais trop tard pour reculer. D’une voix rauque mais rassurante, Mona me félicite pour ma démarche. Nous discutons brièvement des détails d’usage, après quoi je suis invité à réfléchir à une question qui me tourmente. À travers l’écran duquel se dégage un arôme de patchouli (bon, bon, c’est mon imagination!), Mona m’invite à choisir 4 cartes au hasard, qu’elle dispose en forme de croix en face d’elle.

Les jeux sont faits. Je me demande bien quelles conneries sortiront de ce jeu de hasard. Mona me nomme les cartes pigées, dans l’ordre : 1) la carte sans nom, 2) la maison Diev, 3) le diable, 4) le bateleur.

« Julien, tu te trouves actuellement dans une phase de ta vie qui te transformera radicalement. Cette phase marque la fin d’une époque, une brisure dans ta ligne de vie. Ton passé, qui est représenté ici par le diable, nous démontre que tes actions ont été motivées par l’appât du gain tout au long de ta vie. La carte du bateleur nous parle de ton futur et répond à ta question secrète. Tu connaîtras un nouveau départ sous peu. Le meilleur reste à venir. »

50 Euros plus tard, je suis épuisé et déçu de ces prédictions vagues qui m’ont été balancées en plein visage. Je tombe rapidement dans les bras de Morphée, en position fœtale dans un nid de papier.

Le lendemain matin, un signal sonore me réveille. J’ai reçu un courriel. Je l’ouvre sans tarder. Mona a écrit ses prédictions (inclusion dans le tarif de 50 Euros!) :

« Julien, tu te trouves actuellement dans une phase de ta vie qui te transformera radicalement. Cette phase marque la fin d’une époque, une brisure dans ta ligne de vie. Ton passé, qui est représenté ici par le diable, nous démontre que tes actions ont été motivées par l’appât du gain tout au long de ta vie. La carte du bateleur nous parle de ton futur et répond à ta question secrète. Tu connaîtra un nouveau départ sous peu. Le meilleur reste à venir. »

Je lis ce court paragraphe une première fois, puis je le relis à nouveau… Une section m’interpelle : « … brisure dans ta ligne de vie… ». Une des lignes de vie de ma main droite a bel et bien été entaillée de façon réelle hier. Drôle de hasard…

Je songe par la suite aux derniers mois… Je suis écrivain. Mes débuts ont été difficiles. De façon inespérée, mon quatrième roman a finalement fait décoller ma carrière.. Au fil du temps, mon éditeur s’est montré de plus en plus exigeant. Il a demandé un cinquième tome aussi réussi que le quatrième et un sixième tome aussi réussi que le cinquième. J’ai écrit vingt-et-un romans à ce jour… Romans populaires sans grand contenu. La passion de mes jeunes années s’est envolée. J’écris désormais par obligation et non plus par plaisir. Il y a un mois, j’ai littéralement figé devant mon portable. Plus rien n’a pu être extrait de ma matière grise depuis. J’ai connu une véritable descente aux enfers… J’ai vécu le « syndrome de la page blanche », qui m’accable toujours d’ailleurs…

En y réfléchissant, je crois que je commence à comprendre… Cette entaille profonde dans ma paume droite : une invitation à écrire avec mon cœur… La carte du diable piégée dans le jeu de tarot… Mon éditeur! Je comprends désormais tout. Je dois démissionner et retrouver ma liberté pour me remettre à écrire dans la joie. Il suffit d’y croire !


« Je préfère que l’on vende cent exemplaires d’un livre dont je ne rougis pas, que six millions d’exemplaires d’un navet. C’est de l’égoïsme bien compris, parce que les cent exemplaires auront autrement de pouvoir que les six millions ». Citation de Antoine de Saint-Éxupéry ;
Écrits de guerre (1939-1944).

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».
Citation de Eugène Émile Paul Grindel, dit Paul Eluard.

6 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    11 mars 2018 at 10 h 11 min

    Descente aux enfers et dépression, et pour une fois une voyante qui fait déboucher le personnage sur du positif ! (La figure de la voyante mène sinon toujours à du drame 🙂

    Je vais faire un aveu : j’ai été un peu déconcerté par ce texte car s’il tient la route tel quel, il y a quelque chose qui me gênait et je ne savais pas quoi. D’ordinaire je trouve tout de suite ce que j’ai à dire, et là non (c’est peut être qu’il est réussit alors ? /-) Mais je trouve qu’il est tout de même un peu bancal (si vous n’êtes pas d’accord avec moi, surtout dites-le) et mériterait un aménagement. Au final, je pense que c’est simplement une question de structure pour que ce soit moins linéaire, que « l’acte d’avoir posé des trucs dans l’ordre pour qu’ils se résolvent comme je veux » ne se voit pas. Soit :

    – J’ôterais « Drôle de hasard… » (ne dites pas au lecteur ce qu’il doit penser, faites-lui comprendre !

    – J’ôterais « Je songe par la suite aux derniers mois… » car je prendrais ce qui suit, à savoir « Je suis écrivain. Mes débuts ont été difficiles. De façon inespérée, mon quatrième roman a finalement fait décoller ma carrière.. Au fil du temps, mon éditeur s’est montré de plus en plus exigeant. Il a demandé un cinquième tome aussi réussi que le quatrième et un sixième tome aussi réussi que le cinquième. J’ai écrit vingt-et-un romans à ce jour… Romans populaires sans grand contenu. La passion de mes jeunes années s’est envolée. J’écris désormais par obligation et non plus par plaisir. Il y a un mois, j’ai littéralement figé devant mon portable. Plus rien n’a pu être extrait de ma matière grise depuis. J’ai connu une véritable descente aux enfers… J’ai vécu le « syndrome de la page blanche », qui m’accable toujours d’ailleurs… » pour le mettre juste après l’ouverture entre « Affalé sur le divan, je verse dans ma coupe les dernières gouttes d’un Clos des Papes 2009 entamé un peu plus tôt. Mon cellier est désormais à sec, mes réserves d’eau-de-vie épuisées ; « eau-de-survie » devrais-je plutôt dire…. » et « Insidieusement, le chaos s’est installé autour de moi dans le dernier mois. ».

    – Puis je laisserais tel quel, c’est très bien.

    – La chute, c’est donc maintenant : « Je lis ce court paragraphe une première fois, puis je le relis à nouveau… Une section m’interpelle : « … brisure dans ta ligne de vie… ». Une des lignes de vie de ma main droite a bel et bien été entaillée de façon réelle hier. En y réfléchissant, je crois que je commence à comprendre… Cette entaille profonde dans ma paume droite : une invitation à écrire avec mon cœur… La carte du diable piégée dans le jeu de tarot… Mon éditeur! Je comprends désormais tout. Je dois démissionner et retrouver ma liberté pour me remettre à écrire dans la joie. Il suffit d’y croire ! »

    – Et parce que je suis tordu, je rajouterais une courte et deuxième chute (non mais!) : après le « Il suffit d’y croire! » le personnage pourraient rechercher l’annonce, et ne jamais la retrouver… Que l’on ne sache jamais si c’est un des effets du Clos des Papes, un phénomène fantastique ou son imagination qui a repris vie 🙂 (A voir si ça fonctionnerait, toutefois).

  2. Bonjour les odeurs! Juste après le texte de Khéa et sa douce atmosphère fleurie, c’est quelque chose! C’est puissant, je dirai même. Tu t’es lâchée et c’est réussi.
    Jusqu’à Mona tout va bien. Après je me suis un peu perdue dans l’épluchage des annonces. J’ai repris le fil à l’appel vidéo et me suis de nouveau égarée dans la description de la lecture des cartes. Bon d’accord, je n’ai jamais consultée de voyante, je n’y connais rien du tout! J’ai raccroché à la lecture du texto et jusqu’à la fin… qui fini bien heureusement pour cette période de descente aux enfers (comme dit Francis)… J’ai été un peu déconcertée par la fin que j’ai trouvée, du coup, moins fournie dans le détail que le début. Peut-être que cet espoir de renaissance aurait aimé aussi son paragraphe de laisser-aller… Mais bon, ça n’est que moi… J’ai pris plaisir à lire ton texte.

  3. Mélanie ton texte est plaisant et ton histoire finit bien dans une quête de sens… ce besoin de voir des signes, d’orienter sa vie sous prédiction lorsqu’on semble perdu, dans un creux de vague…
    Juste, je n’ai pas compris la répétition de l’analyse des tarots par Mona… du coup je trouve que cela alourdit ton texte.

  4. J’ai bien aimé l’image de la ligne de vie entaillée et rafistolée avec du papier journal, le sauveur.
    L’écrivain malodorant est attachant, son histoire m’a plu les cartes un peu trop bavardes.

  5. J’allais écrire un commentaire…quand j’ai vu que Marine avait déjà dit mot pour mot ce que je pensais. Donc, tout pareil (quête de sens, donner une orientation, et la répétition incomprise)!

  6. Merci pour vos commentaires pertinents et bienveillants! Ce texte, je l’ai écrit un peu à la dernière minute… J’ai eu très peu de temps pour prendre du recul et pour le polir!!! Je trouve, lorsque je le relis, que le début est assez réussi mais qu’effectivement la description des cartes de tarot et que la répétition des prédictions de Mona alourdissent la lecture comme vous l’avez mentionné… La fin manque également de tonus et n’est pas assez développée à mon avis… Je retravaille le tout. Merci Francis pour tes idées de restructure!

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