Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Mélanie – « Noa »

Jeudi, 14 :00  pm

Un bouquet de ballons multicolores flotte au dessus du lampadaire. Elle a loué une de ces structures gonflables de mauvais goût, qui surplombe la clôture du jardin. La marmaille grouillante rebondit déjà en grand nombre sur ce semblant de château fort en caoutchouc. J’ai préparé un punch tropical. J’y ai versé l’entièreté de ma bouteille de rhum épicé des Antilles, potion magique qui me permettra de survivre à cet après-midi caniculaire.

Personne ne remarque mon arrivée. Plantée derrière un marronnier, j’observe en filigrane cette scène dans laquelle je n’ai pas envie de faire mon entrée. Comment est-ce que cela a pû m’arriver?… Un abîme me sépare désormais de ces gens que j’ai tant aimés.

Loïc, mon neveu de trois ans, mord à belles dents dans une tartelette salée qu’il repose sans scrupule dans le plat de service laissé sans surveillance. Il répète son manège avec les canapés et autres victuailles qui se trouvent à sa portée. Des millions de germes et de microbes sont ainsi semés… Tous les adultes sont évidemment bien trop occupés pour le gronder. Il me dégoûte. Ils le paieront à grands coups de vomissures et de diahrrée.

Ma copine Mishka me fait pitié. Un surplus de chair abdominal imposant et mollasse prend désormais toute la place, malgré son maillot une pièce gainé. Les cellules adipeuses se sont également multipliées sur son visage boursouflé. Sa beauté d’antan est désormais bien camouflée. À quoi bon être jolie, de toute façon, quand on a deux marmots qui accaparent toutes nos journées… Deux marmots pour qui leur maman sera la plus splendide pour l’éternité… Deux marmots qui siphonnent actuellement le lait de ses seins gonflés… Et qui contribuent un peu plus chaque jour à accentuer son teint grisâtre et ses cernes bleutés.

Julien et Aurélien sirotent une bière, bien évachés devant la piscine. Ils surveillent la marmaille d’un œil distrait et gesticulent intensément. Je tends l’oreille pour découvrir le sujet qui soulève tant de passion. Julien se vante de n’utiliser que des couches lavables depuis la naissance de ses jumeaux. Son argumentaire est si convaincant qu’il pourrait être un fier représentant de la marque de couches lavables la plus populaire au pays… Il semble oublier dans son discours qu’il travaille dans le domaine de l’acier, pour une des industries les plus polluantes du pays… Il est de plus en plus con, mon ami Julien, depuis qu’il est devenu papa…

La chaleur me monte soudainement à la tête. Je suis assoiffée. Le sol est jonché d’assiettes et de verres de plastique jetables abandonnés par ce troupeau d’enfants mal élevés (je vous rappelle que nous sommes chez l’écologiste Julien). J’aperçois une paille que je saisis discrètement au milieu des débris et que je plante dans mon punch bien alcoolisé. J’en aspire trois énormes gorgées. L’effet calmant se fait sentir en quelques minutes seulement. Bien plus détendue qu’à mon arrivée, ma colère quelque peu apaisée, je déambule jusqu’à ma voiture que je démarre sans attendre. Le son de la radio au maximum, je baisse les quatre fenêtres et je quitte en trombe cette fête d’enfants ridicule, le sourire aux lèvres.

La musique à fond, je chante à m’en cracher les poumons sur la route du retour. Je songe à toi. Je songe à nous. La jalousie m’habite profondément bien que je sache qu’elle soit malsaine. La colère est également dans les parages, mais j’accepte de cohabiter avec elle…

Parce que tout passe et s’atténue… Parce que la vie vaut peut-être néanmoins la peine d’être vécue…

Jeudi, 8 :00 am

Le son strident de l’alarme de mon réveil me sort du sommeil. Dès que je pose le pied sur le plancher glacial, je sens cette coulée ardente se frayer un chemin entre mes cuisses. Je me dit que cela ne peut pas être possible. Qu’il doit y avoir une explication. Je comprends toute l’ampleur de mon drame une fois assise sur la toilette. J’hurle ma douleur en apercevant cette immense tache écarlate sur le fond de ma culotte. Des larmes recouvrent ma cornée. Ma vision s’embrouille.

J’observe en sanglotant cette tache qui me dévisage. Je lui demande pourquoi.
Elle me répond pourquoi pas.

La vie ne veut pas faire de moi une maman. Il y a déjà trois ans que nous tentons de concevoir ce miracle. Noa, mon âme sœur, mon grand amour. Tu as été si supportant dans cette grande aventure. Ensemble, nous avons tout essayé…

Combien de fois as-tu quitté le boulot en pleine réunion, prétextant une urgence, pour venir me rejoindre sous la couette parce que ma témpérature était parfaite? Tu aurais pû perdre ton boulot, mais tu as toujours été présent.

Combien de fois as-tu enduré mes humeurs excécrables et fluctuantes, en raison de ces hormones injectées en trop grande quantité?

On a même testé ta virilité… Plusieurs hommes à ce stade auraient abandonné. Avec amour et patience, tu as accepté.

La fécondation « In vitro » était notre dernier recours.

J’ai été inséminée. J’ai espéré. J’ai pleuré. Cinq fois plutôt qu’une. Cette insémination, c’était notre dernière chance… Non pas parce que mon corps est fatigué. Non pas parce que nos ressources financières sont épuisées…

Mais bien parce que tu m’as quittée il y aura de cela bientôt deux ans. Alors que tu combattais ce cancer fulgurant sur ton lit de mort, tu as trouvé la force de me proposer cette solution ultime… Congeler les embryons issus de notre amour pour me permettre de vivre éventuellement mon rêve de maternité.

Tu es parti tout juste à la fin des procédures de FIV. Ton départ m’a dévasté, mais ce petit être que j’ai tant espéré m’a donné la force de continuer. J’espérais tant un garçon. J’espérais tant qu’il te ressemblerait et que je te retrouverais un tant soi peu en lui… Tes grands yeux noisette, tes fossettes craquantes, ton sourire authentique.

Tout est maintenant définitivement terminé. Le cinquième embryon ne s’est pas implanté.

Notre histoire s’arrête ici. Je dois maintenant entamer mon deuil. Un double deuil. Celui de l’amour de ma vie et celui de la maternité.

La vie est tellement injuste.

Je les déteste tous, ces amis qui transpirent le bonheur. Ces amis qui ont un, deux et même trois enfants. Cette fête d’enfants à laquelle je suis conviée cet après-midi, j’irai. J’irai malgré ma peine et ma colère.

J’irai en tentant de voir tout ce qui ne me manquera pas dans ce rêve que j’ai peut-être idéalisé. J’assisterai à cette fête avec un regard renouvelé. Mon deuil pourra par la suite débuter. La bonne nouvelle, c’est que je pourrai boire à volonté, alors qu’ils devront tous se priver!

Et lorsque chaque mois, je sentirai cette coulée ardente se frayer un chemin entre mes cuisses, je tenterai de célébrer plutôt que d’être dévastée.


Évachés : c’est du québécois ! : affalés.

Photo by Senjuti Kundu on Unsplash

 

8 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    J’ai adoré cette nouvelle, qui est à mon sens remarquable. Très bien écrite, très bien rendue. Effet coup de poing dès le début (C’est quoi cette détestation ? Pourquoi tant de haine ?, se dit-on souffle coupé d’emblée), inversion très intelligente et très bien pensée de la chronologie qui lui donne de fait sa force indéniable, sinon plus de force encore, répétition de l’espoir et de la malaisance médicale (les inséminations) pour déboucher sur un futur rituel de deuil, de neutralisation déterminée de la douleur qui sera ineffaçable (il y a le rhum, la boisson, tout de même pour dire discrètement au passage que ce n’est pas, ne sera jamais, si facile), pour une transformation espérée/fantasmée en énergie de vie (alors qu’elle restera « dévastée », c’est évident). Belle dramaturgie aux éléments extrêmement bien pensés pour coller au thème. C’est sensible, incarné, avec un personnage extrêmement complexe et profond… Je trouve que là, très sincèrement, c’est du grand art. Félicitations, Mélanie. Je ne sais pas vous les autres, mais, moi je suis tout simplement épaté.

  2. Lulu

    J’ai vraiment aimé ce texte. D’abord la colère si vertement exprimée m’a amené un sentiment de jubilation. Enfin quelqu’un qui ose ne pas s’émerveiller hypocritement devant ces blondinets dévastateurs!
    Puis la deuxième partie m’a saisi d’effroi devant tant de souffrance.
    C’est clair,sans pathos,d’une force incroyable. bravo!

  3. Cemap

    Bonjour, je suis très touchée par ce texte, le début surtout dans la manière d’exprimer la colère mais aussi dans cette décision d’aller à cette fête malgré l’adversité…

  4. Zu

    Bonsoir Mélanie,
    De mon côté j’ai eu des sentiments plutôt contraires…je m’explique.
    D’abord une quasi-aversion pour le déferlement de pensées noires et dures, puis une compréhension voir une empathie au regard de l’origine de cette colère. Du coup le fait que le récit soit organisé dans ce sens m’a permis de me réconcilier avec cette femme ce qui n’aurait peut être pas été le cas dans l’ordre inverse…je ne sais pas si je suis claire 🙂
    En résumé, le personnage principal ne laisse pas indifferent, c’est ce qui m’a le plus marqué dans ce texte.

  5. Melanie

    (surprise)
    Merci Francis et merci à toutes ! Je ne m’attendais pas à des commentaires aussi élogieux… Il y a une touche toute personnelle dans ce texte (je n’ai pas de pensées aussi mesquines que ma narratrice par contre) ! J’ai écrit avec mon ❤ sur le deuil de la maternité, raison qui explique peut-être pourquoi c’est réussi… Vous m’encouragez vraiment à poursuivre !

  6. Marine

    Bonjour Mélanie,
    J’ai adoré ton texte sans excès larmoyant sur une situation « dramatique » de la vie et pourtant des émotions fortes sont partagées. Beau travail

  7. Emije

    Bonsoir Mélanie,

    Même ressenti que Zu à la lecture de ton texte. Très bien écrit avec des émotions magnifiquement décrites.

  8. Melle47

    Ce que j’ai aimé dans ce texte c’est ce que je n’arrive pas à faire. Aller droit au but, sans enrober avec le vocabulaire parfois cru qui colle bien à la situation. Ton personnage ne laisse pas indifférent c’est vrai et même si l’on a du mal à se mettre dans sa peau (nous les mères), on parvient tout à fait à la comprendre. Ton écrit nous fait bien sentir dans si peu d’espace tout le drame de toute sa vie…

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