« Tonto… Grouille toi, mes lions sont sortis. Tout l’attirail aussi. Loyal fait le pitre sur la piste. Il t’attend… Mais qu’est-ce que tu fabriques ? »
La dompteuse, entre dans ma loge comme une lionne en furie, prête à mordre.
« C’est bon », dis-je en me levant. Je fixe le nez rouge au milieu de mon visage blanc, dernier accessoire de mon personnage, fais mine de trébucher sur mes chaussures noires taille dix-XL et lui tombe dans les bras.
« Annabelle… Un peu de respect pour le vieil Auguste que je suis, veux-tu ? » ajoutai-je en laissant tomber les coins de ma bouche pour afficher ma mine triste de clown persécuté.
Elle se marre. J’en rajoute. Fronce les sourcils, mon regard s’effondre. Je boude.
« Allez, oust ! Va faire ton cirque plus loin. » E lle me pousse vers la lumière.
Je me redresse. Repositionne mon bob à fleurs au sommet de ma tignasse blanche dépeignée, fais claquer mes bretelles et m’avance vers la piste aux étoiles. Il me reste trois pas à faire. J’achève de me concentrer. Je n’ai jamais pris mon métier à la légère. Il ne suffit pas d’apparaître en costume pour faire instantanément rire l’assemblée. Je redresse les épaules, bombe le torse, respire, m’oxygène à fond. J’oublie tout. Regarde la pointe du chapiteau, fais le vide tout là-haut avant de redescendre, prêt à entrer en scène. J’étire mes lèvres largement cerclées de rouge sur mes joues pour afficher le plus joyeux des sourires. J’enfourche ma bicyclette à moteur qui se met à pétarader et à fumer. J’entame en saluant, un tour de piste, sous les applaudissements des petits. Un second. Un troisième. Quand les roulements de tambour cessent, que les acclamations du public se sont atténuées, que la fumée a fini de crachoter de mon engin assourdissant, je pose le pied à terre. Triture la béquille du bout de mon long soulier et après bien des tentatives infructueuses, je cale ma bécane. J’attrape alors dans la carriole qui m’a suivi, le premier ballon de baudruche. Tout l’art consiste à se rapprocher du public. Encourager un enfant à venir se joindre à moi sur la piste pour m’aider, me seconder. Faire rire un adulte en l’entraînant avec moi dans une ribambelle de gaffes habillements orchestrées. Je joue, enchaine les galères. Je jongle, titube, me ramasse, tombe encore, récolte des acclamations, des rires qui me poussent toujours à aller plus loin. J’aime divertir, me moquer, berner, voire même me surprendre moi-même à rêver avec mes complices d’un soir.
Après quinze minutes d’un spectacle ébouriffant, je me relève prêt à repartir pour un dernier tour avant de tirer ma révérence pour ce soir… Je souffle avec l’air de celui qui se lasse de n’y jamais parvenir. Je m’incline, force sur mes traits, grimace, quémande un coup de main. L’exercice est sportif. Pas de place pour les temps morts. Pas de temps mort ? Mais que m’arrive-t-il ? Je tournoie sur moi-même, pose ma main sur mon cœur, agrippe mon plastron rouge, tire dessus, lève les yeux à la recherche d’une aide céleste. J’ai du mal à respirer. Mon masque se crispe. Se fige. Les spectateurs rigolent, m’acclament, m’applaudissent. Je n’ai jamais été aussi vrai que ce soir. L’air, pourtant, me manque réellement. Le rideau tombe et le noir se fait devant mes yeux. Une dernière ronde sur moi-même et je m’effondre de tout mon long. Les musiciens, perdus dans ce nouveau tour qu’ils ne reconnaissent pas, se sont tus. Les acclamations jusqu’ici passionnées des spectateurs se muent en cris affolés.
Depuis tout là-haut, du haut du chapiteau où je me trouve, assis sur la barre des trapézistes et avec tout le recul nécessaire, je trouve que ce nouveau numéro n’est pas si mal. Il faudra juste travailler un peu la fin. Je trouve que là, j’exagère un peu trop. Je me balance. En bas, Mr Loyal est à mon chevet, Annabelle est arrivée en courant, les jumeaux trapézistes aussi… D’autres arrivent encore… Vraiment, ils en font trop. Trop c’est trop. Le public semble maintenant effrayé. Mais, pourquoi se lèvent-t-ils tous ? Je me penche en avant, je ne vois plus rien avec tout ce monde autour de moi. On soulève mon pantin de corps. On me pose sur une civière ? Pourquoi ces grosses larmes sur les joues d’Annabelle ? Je suis le cortège depuis là-haut. Moi, Tonto le clown, qui tout au long de ma vie ai répété si minutieusement chaque sketch pour donner l’illusion d’une parfaite maîtrise de tout. Je ne contrôle plus rien du tout.
On m’emporte. On m’entoure. On me pleure, et les heures passent. Je ne peux rien y faire. Alors, impassible, je me laisse conduire par un cortège endeuillé jusqu’à ma dernière demeure, quand tout à coup, une poignée de mon cercueil lâche… j’étouffe un cri silencieux. Ils rient tous.


Photographie : cc – visualhunt