Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Catégorie : Ariane (Page 2 of 2)

Texte d’Ariane

A l’ombre d’un nouveau départ

– Bonjour Monsieur… Petit ?

– Enchanté Madame.

– Nous vous remercions d’avoir accepté cet entretien par visioconférence. Nous avons bien étudié votre candidature et aimerions obtenir certaines précisions.

Il ne ressemble pas du tout à ce qu’elle imaginait. La pièce dans laquelle il se trouve est très sombre et manque d’une touche féminine.

– Vos passions sont, je cite « le sport et la lecture ». Pourriez-vous être plus précis ?

Un teint pâle et de gros biceps, sûrement un habitué des salles de muscu.

– Je regarde tous les matchs de football, Madame, je suis incollable sur la Ligue 1. Et je suis abonné à l’Equipe.

Mme Blanc laisse échapper un rire. En voilà un qui a le mérite d’être honnête. Elle a toujours aimé les employés décalés. Il n’a pas le profil et c’est justement ce qu’elle cherche.

– Je vois un trou sur votre CV ces dernières années. Qu’avez-vous fait ?

– Et bien… J’ai médité, pris du recul sur la société. Un vrai tournant.

Un atypique, elle le savait. Des gouttes de sueur et un regard apeuré le rendent touchant, derrière sa carapace de muscles. Elle sait qu’une personne intimidée sera un employé investi.

– Des compétences en smartphones ?

– Je sais que ça veut dire « Téléphone intelligent », Madame, j’ai fait de l’anglais au collège.

De l’humour et de la modestie. C’est décidé : elle l’aime bien.
Sébastien frappe à sa porte avec son café. Un employé sage, consciencieux, hypocrite. Elle ne sait jamais ce qu’il pense. Elle en a marre des employés modèles.

– Merci Sébastien. Reprenons, M. Petit.

Petit s’est levé et se tient droit comme un i. Des manières d’un autre temps. Comme son pantalon en velours côtelé. Des années qu’elle n’en a pas vu un pareil. Un homme qui se fiche du regard des autres.

Tiens mais quel est cet homme en uniforme qui s’approche ? On dirait… un surveillant de prison ?

– Allez, joli cœur, laisse la dame tranquille, il est temps de retourner en cellule.

Merde. Les années de trou sur le CV. C’était donc ça. Au trou.

***

Il se demande si son destin était tracé, depuis sa naissance dans cette banlieue chaude. Avait-il vraiment eu d’autres choix ?

Dix minutes qu’il fixe son écran, en vain. Son avocat lui a expliqué, il devra juste décrocher le téléphone de l’ordi. Mais pour le moment, il ne se passe rien et il devra bientôt y aller. Il tourne en rond et c’est mauvais pour ses cellules grises. Son unique espoir, le seul entretien décroché depuis des mois. Une remise de peine, un nouveau départ, un nouvel homme. Il ne veut plus de son ancienne vie, entre petits boulots et petites arnaques. Un bruit interrompt ses pensées. La panique. Décrocher.

A l’écran, une dame. Il y a aussi un homme âgé, en plus petit. Ça doit être son boss. D’ailleurs, il a un regard dur, il a pas l’air commode.

– Bonjour Monsieur… Petit ?

La dame ne connait même pas son nom. Ça part mal. Faut pas rêver, il n’a aucune chance. Pas de deuxième chance. Saleté de vie.

– Je vois un trou sur votre CV ces dernières années. Qu’avez-vous fait ?

Merde. Et voilà, on y est. LA question. C’est foutu… Que lui a-t-on conseillé déjà ? Ah oui, c’est ça.
Et ce vieil homme qui ne parle toujours pas.

– Des compétences en smart-phones ?

Ouf, il s’en est bien tiré. Pourtant, dans les langues parlées, il a juste mis « français ». Bizarre comme question.
Un homme entre avec un café. Qui fume. Avec un sucre et un chocolat. Rien à voir avec le jus de chaussettes froid qu’il boit parfois. Et encore, avant, le café était interdit.

– Merci Sébastien.

Un bruit sourd le fait sursauter. D’un bond, il se lève, au garde à vous. L’angoisse le saisit. La porte. C’était juste la porte qu’on fermait. Pfff… Respire mon vieux, respire. Il se rassied, voit l’homme du petit écran faire pareil. Il porte la même tenue que lui. Bizarre… Ou… et si c’était lui ? Oh mon Dieu, il a donc cette tête-là ?! Les rides, il les voyait dans son miroir au-dessus du lavabo. Il ressemble désormais à un vieillard… Il est devenu l’ombre de lui-même, il ne se reconnait plus. Un étranger.

– Allez, joli cœur, laisse la dame tranquille, il est temps de retourner en cellule.

Putain. Ce connard de gardien le cherche depuis le début. Et le voilà qui vient d’anéantir son rêve avec un sourire sadique. Sa vie est foutue. Il va replonger, replonger dans sa cellule, dans sa dépression, dans ses embrouilles.

– Monsieur, vous comprendrez bien qu’on ne peut vous retenir ainsi, c’est gênant ! Vous allez me faire le plaisir d’acheter un nouveau pantalon pour votre premier jour !

Par Ariane

Texte d’Ariane

Panne de cœur

Elle

Elle n’avait rien demandé à personne. Il avait fallu que ça change. On ne l’avait même pas consultée, comme d’habitude. Et maintenant, elle était obligée de le supporter. La journée, passe encore : elle travaille beaucoup et fait de la musique, son passe-temps préféré. Elle n’a pas le temps de pleurer sur son sort ! Elle a toujours été hyperactive mais avec le boulot en plus depuis l’arrivée du petit dernier de la famille, c’est encore pire. Certains disent qu’elle brasse de l’air mais c’est injuste : elle est complètement débordée, sous l’eau ! Le soir, elle est à bout, lessivée par sa journée et elle n’aspire qu’à se reposer. Mais c’est là que les ennuis commencent, avec cet idiot d’Américain. Non seulement il prend toute la place du haut de son 1m90 mais il n’est même pas foutu de respirer en silence ! Toute la nuit, il faut qu’il ronfle, allant même parfois jusqu’à allumer la lumière ! Impossible de trouver le sommeil dans ces conditions. Et puis, il est tellement glacial, une vraie armoire à glace écervelée…

Lui

– « Tu crois que je ne t’entends pas parler de ta vie d’avant, si merveilleuse ? C’est d’un mielleux ! Tu te plains que je ronfle mais tu joues du tambour toute la journée, t’as pas l’impression d’exagérer un peu, là ?! Bon, faut reconnaître qu’en ce moment, je suis constamment enrhumé. Mais, tu sais quoi ? Je crois que c’est parce que ça me refroidit d’être là, avec toi ! Tu me fatigues, à t’agiter comme ça. Tu ne pourrais pas te poser un peu ? Et puis, arrête d’être obsédée par ton apparence, ton côté toujours propre sur toi est insupportable ! »

Je me plains d’elle mais au fond, elle ne me laisse pas de glace. Je ne sais plus où donner de la tête, elle est si active ! Bon, elle a un sacré caractère, avec elle, c’est pas toujours coton mais elle est belle, sensible, j’aime son élégance, sa grande ouvertureL’air de rien, je me suis habituée à sa musique et elle m’enchante. Et elle sent si bon… Purée, je crois que je suis amoureux ! Amoureux d’une jeunette alors ça, j’aurais jamais cru! Et girouette qui plus est ; un jour, elle est pressée et synthétique, le lendemain, elle se la joue délicate ! A croire que c’est vrai, l’amour, ça ne se commande pas. Elle me fait vibrer, c’est dingue ! J’ai envie de la séduire, de lui avouer que je voudrais passer ma vie à ses côtés… Mais je ne le sens pas, j’ai peur que ce soit cuit !

 

Allez, je me lance :

– « Il faut que je t’avoue quelque chose : je bougonne parfois mais je crois que tu me fais vibrer, si naturellement, machinalement. Avec toi, je me sens vivant ! Je me disais qu’on pourrait aller manger un bout ensemble, j’ai mis du champagne au frais ! »

Elle

– « T’es vraiment givré, mon pauvre ! Je suis peut-être lunatique mais y’a un truc qui ne changera jamais : tu me gonfles ! Alors, fous-moi la paix et laisse-moi me reposer en paix ! »

Ah, ça y est, il a enfin arrêté de ronfler ! Comme quoi, c’était une question de volonté, elle a bien fait de lui passer un savon. Amoureux d’elle, manquait plus que ça ! La voilà dans de beaux draps ! N’empêche, elle a peut-être été dure avec lui… Sa compagnie est plutôt agréable : il est généreux, naturel… Et sa carrure : ouha, ouha, ouahouh ! Elle sent bien que son cœur tambourine plus fort en sa présence. Finalement, elle doit le reconnaître : elle le trouve à son goût ! Demain, elle lui dira qu’elle regrette et qu’elle a bien envie de prendre ce verre. Et puis, ça parait fou mais ça la gêne de ne plus l’entendre ronfler, ça lui manque. Sa manière de respirer bruyamment était apaisante. Ce brusque silence est angoissant. Elle espère ne pas l’avoir trop blessé… Ce colosse pourrait bien avoir le cœur fragile.

***

– « Chéri !!! Je crois que le frigo est mort !! »
Et merde ! M. Bosch soupire et parvient à s’extirper du canapé. Il avait d’autres projets pour son dimanche que la déchetterie et quechoisir.org. Ça valait bien la peine de le déménager !

***

– « Et voilà le travail ! » M. Bosch regarde fièrement son nouveau frigo en se frottant les mains. Un nouveau frigo américain, flambant neuf ! Mais, mais… c’est quoi toute cette eau ?! La machine à laver fuit ! Argh, elle n’aurait pas pu fuir il y a deux semaines, quand elle était dans leur ancienne salle de bains, non, c’est trop demander ?! « Chérie, viens vite, toutes les machines rendent l’âme ! »

Par Ariane

Texte d’Ariane

« La Voix du Parti », journal libre et indépendant
Edition spéciale du 7 mai 2018

Un an après… Où en sommes-nous ?

Par Sandrine de La Pallière 

Qui dit jour spécial dit édition spéciale : nous célébrons la première année de mandat de notre Présidente ! Il y a un an, jour pour jour, vous vous exprimiez, chers citoyens, dans les urnes et le message était clair : un vote d’espoir, une volonté de changement, une adhésion massive au Parti!

Revenons sur cette année qui fut riche en réformes et en renouveau.

Diplomatie. Grâce au refroidissement des relations diplomatiques internationales et à la promesse de Mme la Présidente de ne pas quitter le territoire national, d’importantes économies ont été réalisées : les frais de déplacement de notre ancien Président s’élevaient à 18 millions d’euros ! Notre absence à la COP 23, au G7 (anciennement G8) et à l’OTAN ont ainsi permis des économies substantielles. C’est également la preuve que le Parti s’engage pour le climat, comme l’évoquait en janvier notre Ministre pour la protection des Animaux de Compagnie et préposé aux Affaires Etrangères : « Le refroidissement [des relations diplomatiques] a du bon, ce ne sont pas les climato-optimistes qui vont dire le contraire ! ».

Société. Les plannings familiaux reconvertis en Centre de Bonne Famille ont soulagé la Sécurité Sociale du poids des plaquettes de pilule et des consultations gratuites. Les Françaises sont désormais responsabilisées ! Conjugué à l’interdiction de l’avortement, un pic de 200 000 naissances est prévu cette année et permettra l’avancée du départ à la retraite à 60 ans. Parmi ces nouvelles naissances, la moitié concernerait des mères mineures. Une jolie victoire quand on sait que plus l’âge de procréation avance, plus les maladies congénitales augmentent !

Travail. Selon notre nouvel INSEE, là où les précédents gouvernements avaient échoué, les chiffres du chômage ont amorcé leur chute vertigineuse : 5 % pour les catégories 1 [rappelons que la catégorie 1 regroupe les Français nés sur le territoire national _hors DOM-TOM_ de deux parents et de quatre grands-parents de nationalité française uniquement]. La France aux Français ! Le salaire maternel (promis en 2010) qui encourage les femmes à rester au foyer a pu rendre possible ce tour de force. Lors de la journée de la femme du 8 mars, notre Présidente a d’ailleurs rappelé son engagement en faveur des droits de la femme puisque, comme le Parti l’expliquait déjà en août 2015 : « S’il n’y a plus d’immigrés, il n’y aura plus de violences faites aux femmes » [blog les Patriotes].

Economie. La sortie de l’Europe le 1er septembre va transformer un rêve en réalité : le retour de la baguette à 1F*!
*selon les estimations des économistes, 1F devrait être égal à environ 6.66€.

Patriotisme. Proclamation du 7 mai comme jour férié national. Celui-ci viendra remplacer le 1er janvier, jour de dépravation par nature et permettra une chute notable du nombre d’accidents de la route. L’emblème choisi par le Sénat pour ce nouveau jour férié est le Saucisson, symbole patriotique fort. Des distributions sont prévues dans les mairies et écoles. La Bretagne devrait ainsi connaître un regain économique via ses multiples élevages porcins. C’est un beau message envoyé à cette région, réfractaire jusqu’à peu au Parti, rappelons-le !

Célébrations. Les commémorations du centenaire du 11 novembre auront lieu pendant une semaine. Les frontons de nos mairies arboreront à cette occasion des banderoles : « Wir haben Ihnen erdrückt ! » [« Nous vous avons écrasés ! »].

Associations. Suite au refus des Restos du Cœur de sélectionner ses bénéficiaires, la distribution de repas n’aura pas lieu cet hiver. Le Parti réalise ainsi le vœu de Coluche qui évoquait une solution temporaire, il y a plus de 30 ans. Le ministre de la Sécurité du Territoire National a ainsi déploré que « Les Restos » aient procédé à la distribution de plus d’un milliard de repas en l’absence totale de contrôle d’identité.

Justice. Un référendum sur la peine de mort est prévu cet automne. Comme l’a expliqué notre ministre de la Justice avec son célèbre sens de l’humour : « La peine de mort va permettre des économies mortelles !». Vous serez à même de choisir comment seront utilisés vos impôts : pour que les personnes âgées vivent décemment ou pour que les violeurs soient logés dans des chambres individuelles avec TV ! Car, vous le savez : votre avis est primordial pour le Parti !

Edition spéciale du 8 mai 2022 :
Un nouveau parti à la tête de la Nation !

Par Ariane

Texte d’Ariane

Elles se lèvent le matin, préparent le petit-déjeuner, portent la cuillère à la bouche, lavent les dents et le corps, tiennent le sèche-cheveux puis la brosse, enfilent un pull. Elles tournent la clé dans la serrure, conduisent la voiture, tapent à l’ordinateur, serrent d’autres mains, rangent des papiers, écrivent puis font la cuisine quand, le soir, il rentre chez lui, ce jeune ingénieur.

Elles se sont glissées sur l’accoudoir d’un cinéma, fébriles, espérant toucher enfin cette autre main si belle. Plus tard, elles l’ont serrée, bien fort pour ne pas la perdre, chaudement l’hiver et délicatement l’été. Elles ont essayé à leurs petits doigts de multiples bagues pour choisir celle à la hauteur de la main-belle. Elles ont tenu l’heureuse élue quand il tremblait d’émotions d’offrir sa plus grande preuve d’amour, ce jeune fiancé.

Elles étaient moites quand elles ont touché pour la première fois la petite Hannah, déjà si belle, si douce. Elles ont brossé d’autres cheveux que les siens, ont appris à changer des couches, à porter des cuillères dans d’autres bouches, à tâtonner dans le noir quand il était réveillé par des pleurs. Elles se sont mises à raser sa barbe pour mieux câliner et l’ont aidé à dissimuler sa bouche quand il baillait, ce jeune papa travailleur.

Elles se sont faites mouchoirs pour essuyer les larmes de sa belle qui s’inquiétait. Elles ont enfoncé leurs ongles dans leurs paumes pour ne pas taper du poing sur des bureaux de pédopsychiatres accusateurs, de médecins au serment d’Hypocrite. Elles ont chiffonné des papiers sur lesquels était écrit « Trouble Envahissant du Développement trouvant son origine dans une piètre qualité de la relation précoce parents-enfant ». Elles se sont cognées quand il trouvait que la vie était trop dure, ce jeune papa en colère.

Elles ont passé des appels téléphoniques, parcouru les sites médicaux, ont appelé au secours sur des forums, ont croisé leurs doigts. Elles ont été apaisantes et rassurantes quand il tenait la main-belle dans de nombreuses salles d’attente, toujours trop impersonnelles. Elles se sont mises à tapoter, à se tordre, à se triturer, se sont senties impuissantes et inutiles quand ils attendaient les résultats des examens génétiques. Et elles ont continué à bercer la petite Hannah quand il a dû arrêter de travailler, ce jeune papa soucieux.

Elles ont essayé d’imiter celles de sa fille qui, sans cesse, s’agitent, tournent et retournent, se tapent, tournicotent, se frottent l’une à l’autre, sans repos. C’est cette image qui dansait dans ses yeux embués quand il a ouvert son courrier, ce jour-là. Ces mains qui ne serviront pas à porter une cuillère à une bouche, à tenir un crayon, à laver un corps ; ces mains qui ne tiendront jamais la main d’un garçon car elles sont trop occupées à tournoyer en vain. Ces mains devenues calleuses à force d’être manipulées par leur jumelle. Elles se sont transformées en volets pour cacher ses yeux rouges quand sa femme se réveillait et qu’il la consolait, ce jeune papa d’une fille Rett.

Elles se lèvent le matin, préparent le petit-déjeuner, portent la cuillère à la bouche, tiennent la brosse à dents, coiffent des cheveux en bataille, enfilent un pull. Elles tournent la clé dans la serrure, conduisent la voiture qui les amène dans de nouvelles salles d’attente, davantage chaleureuses, davantage choisies. Elles serrent d’autres mains, sortent la carte vitale, applaudissent les progrès de la petite Hannah, la rattrapent quand elle trébuche. Puis, elles changent des couches, lavent un petit corps, caressent et se reposent enfin, quand il a terminé sa journée, ce jeune papa au foyer.

Elles sont devenues rugueuses, ces mains d’ex-ingénieur qui retapent maintenant des maisons pour prendre soin de sa fille et de ses mains qui tournoient. Elles se sont réfugiées dans d’autres mains quand elles étaient déboussolées ; elles se sont endurcies. Elles ont accompagné la main-belle et, ensemble, elles en ont soutenu d’autres, les ont guidées doigt à doigt. Elles se sont surprises à se joindre en des prières muettes pour que la petite Hannah prononce enfin un mot et continue à pouvoir marcher, à rire. Pour qu’à quatre mains, ils gardent la force de veiller sur ses deux mains calleuses.

Par Ariane

Texte d’Ariane – octobre 2015

Je m’amuse à faire glisser ma souris sur les différentes options, comme pour m’aider à me projeter et à me décider. Dix-huit ans pour réfléchir à mon avenir, dix-huit ans pour choisir. Ici, pas de reconversion possible, ma décision sera irrémédiable et j’ai jusqu’à minuit pour la prendre. Mes bougies d’anniversaire ce soir avaient une étrange odeur. Une odeur de suspens, un goût d’inachevé. Minuit.

Un spam s’ouvre : « Soyez Liseur : l’armée recrute ! ». Lire dans les pensées d’autrui. Hors de question ! Seuls les autistes et les ermites optent pour cette option. Si tu n’es pas fou à la base, tu le deviens, tout le monde le sait. Pas étonnant que l’armée recrute des Liseurs, toutes les boîtes le font.

C’est comme les Omniscients. Ça emmerde tout le monde, l’omniscience. Aucune envie de me condamner à une vie de reclus !

La Télétransportation, ça fait quand même carrément plus rêver. Avec ce don-là, y’a moyen de s’éclater. Mais la suppression des frais de déplacement a peu d’impacts sur les employeurs : le chômage y est légion. La faute à leur réputation de glandeurs, d’égoïstes. Comme dans le dessin de l’Association de Promotion des Dons Utiles à la Société : « Vous êtes inutiles ? Soyez-le partout dans le monde ! ». Je réentends le discours rabâché par mes parents : « Sois raisonnable, Théophile, il n’y a aucun débouché ! ». Au moins, si je deviens SDF, je ne risque pas de me transformer en bonhomme de neige : j’irai dormir au chaud, dans l’hémisphère Sud.

C’est sûr que, côté raisonnable, avec deux parents Ubiquitaires, on ne fait pas mieux. L’ubiquité est pratique, efficace, recherchée. Mais ils ne sont pas payés double pour autant… et bonjour la frustration !

Je ne veux pas être raisonnable. Je ne veux pas devenir fou. Je ne veux pas être inutile à la société. Je ne veux pas être seul. Je veux vivre. Je veux vibrer, m’épanouir, être heureux. Minuit.

Le pire aux yeux de l’APDUS, c’est quand même la Jeunesse Eternelle. Ils n’y vont pas de main morte avec eux : « Restez jeune… moche et idiot ! »

Ils sont plus conciliants avec les Sabliers, contrairement à mes parents qui disent que ce sont les prostitués des temps modernes. Remonter le temps une fois par an peut être sacrément utile. Ils vendent leurs services des petites fortunes, à des professionnels ou à des particuliers. Ça a d’ailleurs coûté à un milliardaire infidèle toute sa richesse !

Depuis des années, chaque personne que je rencontre essaye d’argumenter en faveur de son Don. Sûrement pour se convaincre qu’elle a pris la meilleure décision, des années plus tôt. Seuls les Immmortels tiennent un discours différent : eux clament le regretter. Question de sagesse, peut-être. Ou de dépression. Mais aujourd’hui, mon entourage me laisse réfléchir en paix. J’entends mes parents murmurer dans la pièce d’à côté, la tension est palpable. Minuit.

Il y a aussi la Métamorphose. C’est sympa de se transformer en animal voire en inanimé mais c’est dangereux. Même en terre Bouddhique, les accidents sont fréquents. Je souris en repensant à cet idiot transformé en châtaigne sur un marché de Noël qui a fait la une des Darwin Awards.

Reste les Naturo-Télépathes. Un don pour les amoureux de la nature, de la faune et de la flore. Tous ceux que j’ai croisés étaient des rêveurs, des poètes. Des êtres originaux, décalés.

Minuit.

Impossible de prendre une décision. C’est plus fort que moi, ma souris ne m’obéit plus. Je vais finir par rejoindre le clan des Conservateurs, ces réac’ qui refusent tout Don, sous prétexte que « c’était mieux avant ». Pour ça, rien de plus simple : attendre 0h01. Renoncer par absence de choix, fermer les yeux. Mais ce serait hypocrite de dire que c’est une décision.

Soudain, je sais : je vais laisser le Destin choisir pour moi. Le Hasard ne pourra qu’être magique. Je suis soulagé et fier de moi. Quelle que soit la décision, ce sera forcément la bonne. J’assumerai. Je me sens fort, courageux.

Je clique sur la première case puis je ferme les yeux. J’appuie sur les flèches de mon clavier, j’entends le cliquetis de mon ordinateur, m’indiquant que le curseur saute d’une option à l’autre. Je compte 60 secondes et enfonce la touche « Entrée ».

Je rouvre les yeux.

« Votre décision a bien été prise en compte. Votre don sera activé demain à minuit ».

Par Ariane

Texte d’Ariane

Il y a Madame D. Madame D doit se rendre chez sa sœur, une fête surprise pour ses 40 ans. On ne lui a jamais fait de surprise à elle. Ses 40 ans, elle les a fêtés il y a deux ans, devant la télévision.

Il y a David et Marine. Aujourd’hui, ils se quittent conformément à leurs habitudes, en sanglots. Ils ont appris à se foutre du regard des autres et puis, ils trouvent ça romantique, de pleurer sur un quai de gare.

Il y a M. Bernard, expert en climatologie. Il va à Besançon pour donner un colloque. Il n’a jamais aimé Lyon, ville de transit entre deux trains, noire de monde et rouge de chaleur. Rien à voir avec Besançon, sa verdure et ses forêts. Il attend avec impatience son dernier train. C’est à se demander s’il ne deviendrait pas claustrophobe, avec l’âge. Claustrophobe d’une ville, c’est possible ? La claustropolisphobie.

Il y a Elena. Elena s’en veut : elle a attendu le dernier moment pour renouveler sa carte jeune. Et un vendredi soir, ce n’est pas une bonne idée. La file d’attente est interminable et n’avance pas. Heureusement, il y a cette jeune fille devant elle, très agréable à regarder. Elle lui rappelle son ex, Julie mais en plus souriante. Elle donne l’impression que l’attente, le stress et les gens désagréables ne l’atteignent pas, elle est dans sa bulle. Et c’est une bien jolie bulle.

Il y a Martin, deux ans qu’il attend ce jour. Des heures passées à la pizzeria après ses cours, des économies de bouts de chandelle, des pâtes sans carbo. Il a enfin réussi à prendre son billet d’avion, un aller simple Paris-Montréal et une première nuit d’hôtel réservée. Son rêve d’enfance va se réaliser dans quelques heures. Début de sa nouvelle vie : 6h à Charles-de-Gaulle.

Il y a Charline. Son père vient de faire un infarctus, elle part à Bordeaux. Son patron l’a laissée partir plus tôt à condition qu’elle écrive un article pour la rubrique « Société » de lundi. Comme si elle avait la tête à ça, comme si elle avait envie de se préoccuper de la « société » alors que son père est en train de mourir. Son bloc-notes reste désespérément blanc. Saloperie de patron sans cœur.

« Mesdames et messieurs, en raison d’une panne d’alimentation, tous les trains de la soirée sont supprimés. Veuillez vous rendre aux guichets d’informations pour plus de renseignements. »

Madame D s’agite dans tous les sens et son collier de perles rebondit sur sa grosse poitrine. Voilà une excuse tombée du ciel (ou plutôt du quai). Plus besoin de s’inventer une vie heureuse, plus besoin de s’intéresser à la rentrée de ses neveux, de faire semblant de croire à l’étonnement de sa sœur. « Non, Jean-Jacques, je ne peux pas prendre un taxi jusqu’à Macon, enfin, ils sont tous overbookés ! Ah, quel dommage, si tu savais comme je m’en faisais une joie ! ».

Ce soir, ce sera plateau-télé.

David et Marine se regardent, ils se sourient à travers leurs yeux embués. Ils savent que demain sera galère : gérer les correspondances, l’arrivée reportée. Mais pour l’instant, ils pensent juste au rab gagné, à leur soirée et à leur nuit à deux. Ils repartent main dans la main et sourire aux lèvres.

« Ah non, tout sauf ça ! Mais enfin Bon Dieu, trouvez une solution !! Un car, un taxi, débrouillez-vous, je dois quitter cette ville!!! Ha, je me sens mal, je vais tourner de l’œil… Et mon colloque, il va se donner sans moi, peut-être ?!? Si les icebergs fondent et ben, vous savez quoi ? Ce sera de votre faute, fonctionnaires de mes deux !!! »

Finalement, sa carte jeune, ce n’est plus urgent. Elle partira demain, avec le premier train et ce sera très bien aussi. La jeune fille se retourne, lui sourit. Elle ne connait pas Lyon, elle a faim et se ferait bien un resto. Si elle en connait un ? Bien sûr ! Elle peut l’accompagner, sa soirée est libre.
Elena ne prendra peut-être pas le premier train demain…

Martin a enfin réussi à atteindre la file d’attente du guichet d’informations. Il est là, avec ses gros bagages, ses sourires et son énergie envolés. Il a envie d’envoyer valser son téléphone qui vibre au rythme des « Bon voyage ». Il attend son tour, pense à un château de cartes qui s’écroule. Des larmes coulent sans bruit sur ses joues. Il sent des regards curieux, intrusifs mais il s’en fiche. Pendant que des gens râlent, pestent et s’énervent, pour un colloque, pour des taxis overbookés, Martin pleure.

C’est décidé, lundi, « Le Messager » fera sa une sur la SNCF. Charline espère juste que son père sera plus patient que les passagers.

Par Ariane
Bonjour à tous ! 
Après 10 ans sans prendre la plume, je me lance dans une nouvelle aventure !

Texte d’Ariane

« Alice retrouve son frère et sa sœur ».

Sœure. Alors, là, je mets un « e » parce que c’est féminin. Et frèr, c’est masculin, j’en mets pas.

«  Ils marchent dans l’allée. »

Les 3 enfants, 3 : plusieurs, pluriel. Je mets un « s » à « ils » et un à « marches ». « Dent la lait ». On dit le lait, je le sais. Ou dent de lait donc c’est pas ça non plus. Ça doit être un mot que je connais pas. Je l’écris comme ça se prononce et je rajoute un « e » parce que c’est féminin : « Ils marches dent la lée ». Papa ne va pas s’énerver cette fois, j’ai tout fait bien comme il m’a dit. Je vois bien qu’il essaye de rester calme, il serre les dents, soupire, détourne la tête, se lève, tourne autour du bureau, se rassoit. Mais il finit toujours par exploser : « mais Quentin, Bon Dieu, réfléchis ! Ça fait 10 fois que je t’explique, c’est pas possible !! On va pas y passer la nuit !!! »… Et là, c’est mes larmes qui explosent. Ça fait comme le jet de la douche quand on l’allume trop fort. Y’a des petites gouttes qui partent dans tous les sens. Je sais bien qu’il me trouve idiot. Pourtant, je travaille dur. Je préférerais jouer avec mes copains que de rester enfermé avec un Bescherelle.

Au moins, avec Thérèse, on se marre bien. Thérèse, c’est une copine de maman, elle me garde pendant les vacances. Moi, quand je serai grand, je voudrais être comme Thérèse. Parce que Thérèse, elle est pas sérieuse comme les autres adultes. Elle fait des bêtises et raconte des mensonges pour avoir des pizzas gratuites. L’été dernier, maman lui avait demandé de me faire faire des dictées. J’ai bien vu que ça la gonflait autant que moi. Mais elle avait promis alors, elle était bien embêtée… Un soir, elle s’est assise à côté de moi, avec une feuille et un stylo, elle a tiré sur sa cigarette et elle a dit : « allez, Gaminot, faut qu’on s’y mette ! ». Elle a commencé à me dicter plein de gros mots : « cul de vérole verte, purée de pois cassés en boîte, quelle saloperie de topinambours, couillon de la lune,… ». Elle m’expliquait pourquoi il fallait un « l » à « cul », moi je rigolais et du coup, je m’en souviens : c’est parce que ça vient de « culotté ». Je crois que quand on rigole, on apprend mieux. Plus tard, je ferai des études pour le prouver. Je rencontrerai des gens, je ferai des calculs et j’expliquerai à tout le monde qu’il faut faire rire les enfants pour qu’ils deviennent intelligents. Maman m’a dit que ce métier s’appelait chercheur (et Papa a répondu qu’il fallait être très fort en dictée). Mais moi, je veux pas être chercheur, je veux être trouveur. En attendant, ça m’aide pas beaucoup car y’a jamais de mots drôles dans les dictées de Martine.

« C’est fini, je ramasse les copies. Alors, notre Quentin national, qu’est-ce que ça donne ? »

Je sens les gouttes monter mais pleurer, c’est la honte. Alors, je me mords les joues et je fais semblant de trouver ça drôle, comme les copains. Mais cette fois, c’est sûr, je vais avoir une bonne note. Et les copains, ils arrêteront de rigoler quand Martine m’appelle « le Quentin national ».

« Pfff, Quentin, c’est pas possible mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?!… ».

Ce soir, je suis seul à la maison avec Lisa. J’ai fait réchauffer le plat même si j’ai eu du mal à lire ce que papa avait écrit. J’ai aidé Lisa à se laver les dents. Elle voulait que je lui lise une histoire alors j’en ai inventé une, qui parlait d’armoire et de baguette magique. Après, j’ai appelé maman pour lui dire que Lisa dormait. Elle m’a félicité et moi, j’ai pensé : ça ne va pas durer, demain, elle aura ma note de dictée. C’est à ce moment-là que le téléphone a sonné.

« Ben Gaminot, c’est quoi cette voix tristoune ? »

J’ai expliqué à Thérèse que c’était à cause de la dictée des mots tristes.

« Mais Gaminot, on n’a pas besoin d’être un as en dictée pour être heureux et pour réussir ! Regarde ta mère, elle écrit comme un balai à chiotte! »

Et là, j’ai eu l’impression d’avoir fait une pause. J’ai repassé le film de ma vie à toute vitesse et j’ai compris : pourquoi maman me laisse jamais de mots, pourquoi elle est aussi triste de me voir galérer, pourquoi c’est Papa qui m’aide en français… Elle aurait dû me le dire, ça m’aurait fait du bien de savoir qu’elle me comprenait. Je me suis aussi dit que les chiens ne faisaient pas des chats et que c’était peut-être bien de sa faute si j’y arrivais pas. J’étais très en colère.
Les mardis, Martine nous demande d’écrire une phrase. J’ai su ce que j’écrirai le lendemain : « la mer, quelle saloperie ! ».

Par Ariane
Bonjour à tous ! 
Après 10 ans sans prendre la plume, je me lance dans une nouvelle aventure !

Texte d’Ariane

Un déhanchement à gauche, un déhanchement à droite. On bascule le bassin, comme ci. Ne pas oublier le mouvement des hanches, comme ça. Marquer le tempo. Chaque chose en son temps. Chanter. Laisser la musique s’imposer. Se déhancher. Suivre le rythme. Taper des mains. Mais comment font-ils ?!

Danser. Eviter les cailloux. Au début, ça les étonnait qu’elle soit pieds nus. Ils prenaient ça pour une moquerie. Ou une ingratitude, peut-être. Elle leur a expliqué qu’elle préférait le contact de la terre sous ses pieds, qu’elle aimait sentir les vibrations du sol. Elle se sent plus libre, ainsi. Ça les surprend toujours mais ils se sont habitués. Maintenant, les petits se déchaussent quand ils veulent l’imiter. Ça la fait rire.

Le rythme s’accélère. Surtout ne pas lâcher. Elle transpire. En temps normal, elle s’essuierait discrètement le visage, mal à l’aise. Mais ici, les gouttelettes le long de son visage et son tee-shirt trempé sont sources de fierté. On l’encourage. Elle se dit qu’il lui reste du travail à faire mais on l’acclame, pour ses efforts, son sourire, sa transpiration. Ça la touche. Pour quelques progrès aussi, peut-être. Faut dire, après plusieurs mois à ce rythme, elle note enfin que ses mouvements sont plus naturels. Elle sait que, demain, des courbatures les inscriront temporairement dans son corps.

Pourtant, amatrice des boîtes de nuit, elle en a passé des nuits sur le dance floor ! Les chorégraphies, le rock, le jazz, les slows, elle se débrouille. Mais là, c’est comme si elle découvrait son corps, si elle découvrait ses hanches, son bassin, ses genoux, ses épaules, ses coudes. Elle se demande comment elle faisait avant pour ne danser qu’avec ses pieds et ses mains. Tout comme elle se demande comment elle faisait pour marcher, seulement avec ses jambes. On lui avait appris que la danse était une affaire de grâce et de délicatesse. Deux choses qui n’ont jamais été son fort, à bien y réfléchir. Ici, il s’agit de lâcher prise, d’oser, d’être spontané. La clé : être portée par la musique.

On lui tend un verre d’alcool de palme. Ça fait du bien avec cette moiteur. Le groupe s’agrandit, les voisins arrivent, les enfants les rejoignent. Pas besoin d’invitation pour danser sous la voie lactée. Les bébés dodelinent dans le dos de leurs mères. Là d’où elle vient, on sait skier avant de savoir marcher. Ici, on sait danser avant de savoir marcher. Elle ne peut s’empêcher de penser « le rythme dans la peau ». Un instant, elle se trouve malchanceuse. Elle se dit alors qu’elle exagère… N’empêche qu’on est bien, là… La chaleur, la musique, les rires… Tout est tellement simple. Elle sait que la plupart de ceux qui l’entourent pense être nés en enfer. Comment leur faire comprendre qu’elle n’a jamais été aussi heureuse ? A eux qui soutiennent que leurs sourires sont des façades, qu’ils font semblant d’être heureux…

Autour d’elle, on se saisit des canettes, des bassines, des feuilles d’arbre, des bouteilles, des cailloux. On invente de nouveaux instruments, à percussions, à vent ou à cordes pour compléter le son du djembé. Elle se demande comment elle fera pour se réhabituer à sa vie d’avant, si elle y arrivera. Ça lui tord les boyaux d’y penser. Alors, elle danse pour oublier. Elle mesure alors qu’ils doivent être fiers d’elle : vivre au jour le jour, profiter. Elle y parvient. Enfin.

Cette nuit, c’est décidé, elle dormira dans la cour, en accord avec le ciel. Pour profiter de la douceur de la nuit, la tête sous les étoiles. Pour les remercier de veiller sur elle.

Par Ariane
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Texte d’Ariane

« On me décrit toujours comme un mec fiable. Non pas que je sois du genre chiant ou routinier, ah ça non! Je suis plutôt extraverti et j’aime bien provoquer. La routine, très peu pour moi. J’aime bien les changements. C’est juste que… ben, dans ma vie, j’ai pas vraiment eu besoin d’en avoir. Mes parents aimaient leur métier, j’ai bien fait de choisir le même : il me plait et je le fais bien. Je suis dans la même boite depuis 20 ans. Mon boss m’apprécie et j’ai même obtenu une augmentation l’année dernière. On n’en change quand même pas juste pour le plaisir, non ? Pas fou, le mec… J’ai rencontré ma femme au lycée. Et oui, ça se passe bien, ça vous fout les nerfs, hein ?! Non, jamais séparés, jamais fauté. Oui, on s’aime toujours. Comme au premier jour ? Encore plus ! Au premier jour, c’était acné et appareil dentaire, que je vous explique !

Et non, je n’ai jamais quitté la France et alors ? Y’a tout ce qu’il faut ici, pourquoi j’irais voir ailleurs la couleur de l’herbe? Je sais bien qu’elle sera verte aussi et probablement pas davantage. Entendons-nous bien, j’aime bien le concept du voyage : manger des fruits exotiques, être bronzé en hiver, se vanter auprès de ses collègues… Mais bon, je suis pas du genre aventurier, faut reconnaître. Ça, c’est à cause de mon asthme et de mes allergies. Pas évident de partir à l’autre bout du monde, j’aimerais vous y voir ! On peut pas dire que je sois un trouillard, au contraire, je suis un fonceur, tout le monde vous le dira. Les araignées, les ascenseurs, le vide, parler en public, je gère ! C’est simple : je n’ai peur de rien ! Enfin presque… L’avion, brrr… C’est vraiment pas ma tasse de thé, voilà tout ! Mais ça n’empêche pas d’être heureux, vous savez! Mon père dit toujours : « le jour où j’aurais visité toutes les régions de France, on pourra discuter passeport »!

Bref, je reprends. Je suis un mec fiable, sensible, le genre de mec qui attire les confidences. Vous voyez ? Et c’est vrai qu’avec moi, les secrets sont bien gardés. Petit, je voulais en faire mon métier. « Gardien de secrets », ça sonne mieux que « Gardien de prison », vous ne trouvez pas ? Alors, si vous saviez, j’en ai entendu, des vertes et des pas mures ! Et puis, dans mon boulot, j’en vois de toutes les couleurs… Mais celle-là, si je m’y attendais ! Pourtant, j’aime bien les surprises. La fête d’anniversaire pour le passage des décennies, le cadeau alors qu’on avait dit « pas de cadeau » ; les bonnes surprises, quoi. Pas trop surprenantes quand même… A mon âge, faut se méfier de la crise cardiaque. Vous vous moquez mais vous verrez, passée la moitié de sa vie, on voit les choses différemment !

Donc, le mois dernier, repas hebdomadaire chez mes beaux-parents. J’avais apporté des fleurs, comme toutes les semaines. Et comme tous les dimanches, ma belle-mère a fait semblant d’être surprise. Elle aussi, elle aime les fausses-surprises. Elle avait fait du poisson et les enfants faisaient semblant d’aimer. Moi, je chipotais pas, on a commencé le repas à 14h, vous vous rendez compte ?! Chez nous, les repas, c’est 12h15 et 19h15. Et après le dîner : les dents, une histoire et au lit. C’est pour les enfants. Vous comprenez, ils ont besoin de cadre, ça les rassure.

Bref, nous voilà donc attablés et v’là que ma femme nous sort, comme ça, comme un cheveu sur la bouillabaisse de sa mère, qu’on lui a proposé une mutation, qu’on va s’installer à La Réunion! Non mais La Réunion, quelle idée ! Ce genre d’endroit paradisiaque, c’est fait pour les vacances, pas pour y vivre ! Ma femme a quand même fini par remarquer que j’étais en train de m’étrangler (forcément, ça reste en travers de la gorge un truc pareil !) et a essayé de se raccrocher aux branches. Soi-disant, elle m’en aurait parlé, pendant France-Irlande. Paraitrait que je lui aurais dit : « Oui. Si tu veux. Bonne idée ». Je la soupçonne d’avoir fait exprès, la triche, ça toujours été son rayon ! Et moi, devant les beaux-parents, je pouvais pas perdre la face ! Et puis, les enfants, vous savez ce que c’est : vous leur dites « soleil, plages, dauphins, ananas » et ils n’ont plus que ça en tête !

La suite, c’est un peu flou… M’est avis que les médocs du Dr Vintan y sont pour quelque chose ! Une semaine que j’ai plus les idées en place ! Y’a eu l’envoi de mes CV, l’appartement en location, les affaires de ski chez les beaux-parents, les cartons dans le conteneur etc… Et voilà comment je me retrouve ici, dans ce satané avion, bon gré, mal gré ! Enfin, surtout malgré moi ! »

Par Ariane

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Texte d’Ariane – février 2015

– Un Bloody Mary pour moi. Et toi, Sabine ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
De quoi se donner du courage. Du peps. Une gorgée. « Faites vos jeux ». Le tic-tac de la montre du croupier. Le trac. Les regards sur moi. Et oui, mesdames et messieurs, j’ose ! Une gorgée. 36. Mon chiffre fétiche. Sur lequel je me suis garée en arrivant. La place était libre, pour une fois. Si ça, c’est pas un signe. Il n’y a pas 36 solutions. Faut que je me refasse. Je vais me refaire. J’ai tout misé. Une gorgée. Racheter mon deuxième crédit à la consommation. Retrouver mon appartement. Une gorgée. François reviendra. Ce ne sera qu’une formalité… Rouge. La couleur de l’amour. Pair. Comme un couple. Avec ça, si je ne gagne pas… « Les jeux sont faits. 36 rouge pair et passe ». Une gorgée. La bille qui tourne. Le silence dans la salle. Le tac-tac de la bille. L’adrénaline. Je peux tout perdre. Je peux tout gagner. La bille qui tourne. La gorge serrée. Ma vie va changer dans quelques secondes. Mon destin confié à une bille. « Rien ne va plus ». Non, rien ne va plus. La bille qui tourne. L’angoisse monte. Je ne respire plus. La bille qui entame son quatrième tour de la roue. Le temps est suspendu. Une gorgée. La bille qui ralentit. François serait là, il me dirait : « te fais pas de bile ». Humour pourri. Jeux de mots pourris. Mais je souris. La bille qui s’arrête. Je le savais ! Je le sentais ! C’est mon jour !! Aujourd’hui, je remonte la pente !! Le premier jour du reste de ma vie !!! Une rasade pour fêter ça !!! « 11 noir impair et manque ». Quoi !?! le 11 !?! Cette satanée bille a rebondi. Une case. Une pauvre case de rien du tout. Le croupier range mes plaques. MES plaques ! 36. 36 chandelles.

– Sabine, qu’est-ce que tu bois ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
Le barman m’offre un dernier verre. Bloody Mary. Sortir. Vodka. Besoin d’air. Poivre. Ce n’est pas possible. Tomate. Plus d’essence. Piment. La voiture qui s’arrête. Vodka. C’est un cauchemar. Tabasco. Le bas-côté. Sel. Je vais me réveiller. Le froid. Vodka. Ce n’est pas la vraie vie. Jus. De. Citron. Les urgences. « Vous étiez en hypothermie. Vous avez failli y passer. Mais pourquoi ne pas avoir demandé de l’aide ? » Demander de l’aide. M’en sortir. Ne plus recommencer. « Un proche à contacter ? » Un proche. François. François m’aidera. Comment j’ai pu tomber aussi bas ?

– Hé ho Sabine ! tu rêves ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
Humiliée. Je suis humiliée. Rouge de honte et saignée à blanc. Pressée comme un citron. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? François m’a aidée. Il m’a fallu comprendre. Le psychologue tous les samedis. Son dernier cadeau… Il ne m’a jamais pardonnée. L’addition fut salée. Amère. Ma vie est devenue moins pimentée. Me lever. Arrêter les mensonges. Le grain de folie, c’est fini. Comprendre. Eviter les tabacs. Effacer l’adrénaline, l’espoir, l’angoisse. Me reconstruire. Travailler. Ne pas replonger. M’efforcer d’oublier. Poursuivre mon chemin. Rembourser mes emprunts. Ne plus y penser. Mettre un peu d’argent de côté. Le temps qui passe. Continuer. Les cheveux poivre et sel. Avancer.

– Sabine ! Ça va ?!

Bloody Mary. « Mary la sanglante ». Cocktail qui doit son nom à Marie Tudor, reine d’Angleterre sanguinaire. 4 cl de vodka. 12 cl de jus de tomates. 0.5 cl de jus de citron. 2 gouttes de Tabasco. Piment de Cayenne. Sel de céleri. Sel. Poivre. Glaçons.

– Heu, désolée… Un martini blanc, s’il vous plait. Avec des glaçons.

La roue qui tourne.

Par Ariane
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Texte d’Ariane – décembre 2014

Je serai contente quand tu seras mort !
Tu m’obsèdes, m’empêches de dormir la nuit, m’enlèves toute mon énergie et même mon appétit ! Avec toi à mes côtés, j’ai l’impression de redevenir une gamine de quatre ans, effrayée par un monstre caché dans son placard…
Les premières fois, je me suis fait avoir mais maintenant, je te vois arriver de loin ! Qu’est-ce que tu crois ? J’ai acquis de l’expérience, depuis le temps ! Je te sens approcher et mon sang se glace. Parfois, tu changes de style vestimentaire ; certaines fois, tu portes un masque et d’autres fois encore, tu vas jusqu’à changer de nom… Et dire que tu crois pouvoir me berner… Je te reconnaitrai toujours !

Oui, je serai contente quand tu seras mort.
Le pire, c’est que tu es fourbe… Un soir, je te crois disparu et le lendemain, te revoilà, sur le seuil de ma porte, au coin d’une rue ou derrière un livre, à l’endroit où je m’y attends le moins. Tu es là, décontracté, sûr de toi, avec l’air hautain de celui qui sait tout. Tu me regardes avec un petit sourire et tu oses même le clin d’œil : « C’est moi ! Tu ne croyais quand même pas que je t’avais oubliée ? »

Je serai contente quand tu seras mort, saleté !
Je pourrais réagir, partir en courant, te balayer d’un revers de la main… mais non ! Je reste comme paralysée, prostrée, incapable de me défendre. C’est idiot, n’est-ce pas ? Je reste là et je t’écoute, même prête à te prendre en pitié. Tu peux y croire, à ça ?
J’ai commencé des séances, pour apprendre à me défendre, pour comprendre mes réflexes, savoir comment réagir, m’améliorer… Pour apprendre à gérer mon corps et tout ce qui va avec. Mais je sais que personne ne peut m’aider. Pourtant, j’aimerais tellement que l’on me guide, que l’on me dise quoi faire, que l’on me dicte comment réagir : « Une droite, vise la tête ! » « Mets-y plus de convictions, frappe le cœur, le cœur ! »

J’ai hâte que tu meures, saleté !
Je comprends les gens qui s’engagent dans l’armée pour ne plus t’(a)voir. J’ai hâte que tu disparaisses de ma vie, que je puisse de nouveau avancer. Quoiqu’il advienne, je serai mieux sans toi. Je n’en peux plus de penser à toi, d’envisager toutes les options et de ne trouver aucune réponse. Je ne peux pas renoncer, ce n’est pas possible. Et avec toi, il faut forcément renoncer.
Je suis perdue… J’aimerais donner mon cerveau, mon cœur et mes tripes à la meilleure équipe médicale et leur dire : « Débrouillez-vous ! Faites ce que vous voulez et réveillez-moi quand ce sera terminé, vous serez gentils. »

Je te l’ai déjà dit que je serai contente quand tu seras mort ?
Il parait que « La peur d’un nom ne fait qu’accroître la peur de la chose elle-même ». Alors, aujourd’hui, c’est décidé, je vais l’écrire haut et fort, te nommer en toutes lettres, avec tes lettres de pacotille. Tes cinq lettres qui paraissent anodines, comme une main innocente. Car oui, tu te caches même derrière ton nom, te faisant passer pour un petit être inoffensif. Trouillard ! Tu pensais que je ne le ferai jamais, hein ? Figure-toi que si ! Je n’attendrai plus demain, aujourd’hui je te le dis en face, sans détourner le regard : j’ai pris une décision. Je prends mon courage à deux mains car ça vaut le coup… car je rage aussi. Je te nomme, en toutes lettres.
Ensuite, je pense que je déménagerai, je partirai à l’étranger. Je n’ai plus le choix, je fuis… Tu crois que je suis trouillarde, aussi ?

Je serai contente quand tu seras mort ! Mais quand vas-tu mourir ?
Je ne connais pas ton espérance de vie moyenne mais je suis sure que tu es un coriace, toi…
Pendant longtemps, je t’ai laissé faire, je n’ai rien dit. Je me suis tue, je n’arrivais même pas à mettre un nom sur ton visage. Ça me tue, quand j’y repense. Mais ce temps est révolu : d’abord un C comme une main aux doigts griffus, un piège qui se renferme. Ensuite, un H, une hache, pour le côté psychopathe et effrayant. Le O, c’est la boucle qui ne se termine jamais, les questions qui tournent en boucle. I pour me rappeler ce que j’aimerais être : droite comme un I, sage comme une image. Et parce que tu ne fais rien comme tout le monde, il a fallu que tu mettes un X à la fin, juste pour faire l’intéressant !

Oui, c’est sûr, je veux que tu disparaisses de ma vie, une bonne fois pour toutes, saleté de CHOIX !

Ce soir, c’est décidé, je déménage. Je m’installe en Corée du Nord. On me dira quoi faire, comment m’habiller, à quoi penser… et à quoi ne pas penser. Et je me débarrasserai de toi une bonne fois pour toutes, saleté de Choix !

par Ariane
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