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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: mini697

Texte de Mini 697

Semaine n°12

 

Samedi – 15h47

Je ferais mieux de me préparer pour aller parler à ces idiots de l’autre côté de la porte. J’ai bien compris que cela ne servait à rien de résister. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter cette fois ? D’habitude, je sais faire preuve d’imagination, tout le monde me l’a toujours dit, mes blagues sont les meilleures. Mais là, je dois avouer que je sèche un peu. Il faut dire que le mur grisâtre que je fixe à longueur de journée ne m’aide pas beaucoup à être drôle. Je perds même mon sens du sarcasme. Je sais que c’est fait exprès d’ailleurs, cela me parait évident. Quoi qu’il en soit, il faut que je prépare mon texte, mon expression et donc, comme je disais, deux ou trois blagues.

Je me demande ce que font les autres quelques minutes avant. Ils n’ont pas l’air très drôle, donc cela ne m’étonnerait pas qu’ils ne fassent rien. Qu’ils soient spontanés, et sincères. J’espère que je ne deviendrai pas comme eux. Le temps risque d’être long en revanche, sans ami, ni complice. Ni famille. J’ai l’impression que je leur fais un peu peur. Je me demande ce qu’on leur a dit. Peut-être qu’ils n’ont rien dit, d’ailleurs.

Samedi – 18h06

Je ne sais pas pourquoi elle m’a empêchée de parler. J’aurais aimé lui demander mais ce serait comme avouer que cette mascarade avait une quelconque importance pour moi. Mais cela me perturbe, il faut bien que je me l’avoue à moi-même. Quelle plaie si je dois y assister sans pouvoir parler. J’ai bien fait de garder mon sourire comme si de rien n’était, comme si je n’avais pas remarqué qu’elle était passée directement à la brunette qui renifle tout le temps. Elle en avait des choses à dire, elle. Insipides, inintéressantes, plates.

 

Dimanche – 7h55

Je dois avouer que je me sens seule. Ce n’est pas une nouveauté mais cette fois je suis vraiment seule en fait. Hier soir, il est repassé me voir. Pour me demander comment s’était passée ma journée et si j’avais quelque chose à dire avant l’extinction des feux. J’étais un peu prise au dépourvu, donc je n’ai pas trop répondu. Mais je ne suis pas bête, je sais bien que c’était fait exprès de venir me parler en dehors des sessions. Désormais je serai prête.

 

Dimanche – 14h23

Je m’ennuie. Je me suis toujours ennuyée. D’ailleurs, c’est peut-être la raison pour laquelle je suis ici. Mais n’y pensons pas, ne jouons pas leur jeu. Je sais que c’est ce qu’ils veulent, me faire dire pourquoi je suis ici. Mais je n’en ferai rien et je m’interdis d’y réfléchir. Je suis ici et c’est tout. Ils devront bien un jour décider de quelque chose au lieu d’attendre. Enfin j’ai l’impression qu’ils attendent mais je n’en suis pas sûre. En tout cas, il n’est pas repassé cette fois, il me laisse seule à cogiter.

 

Dimanche – 15h18

En fait je ne suis sûre de rien. Et je ne suis plus sûre de vraiment me rappeler. Peut-être que je devrais t’en parler à toi, mais c’est vrai qu’au fil des semaines j’ai un peu de mal à remettre les choses dans leur contexte. Je pense que c’est cet endroit qui fait cela. Je suis plus concentrée à survivre au quotidien, à rester qui je suis, à éviter les pièges et la bêtise des autres.

Dimanche – 18h13

Je n’ai pas parlé aujourd’hui non plus. Je n’ai pas pu m’empêcher de simuler une petite toux peu discrète mais elle ne s’est pas laissée perturber et est passée cette fois au grand blond tout maigrichon. Qui, soit dit en passant, raconte des bobards sans précédent. Qu’est-ce qu’ils m’agacent.

 

Lundi – 8h04

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai beau me répéter que je ne dois pas tomber dans leur piège, ce n’est pas évident. Certaines images me reviennent, l’expression de surprise sur son visage, la tentative vaine de me raisonner, la panique, les hurlements. Puis la vieille voiture qui moisit dans le garage depuis des années, l’odeur dégueulasse du coffre que j’ai forcé, l’odeur qui désormais doit y régner.

 

Lundi – 18h09

J’ai craqué, j’ai parlé. Je ne lui ai pas laissé le choix, et je me suis levée. Et j’ai fini par expliquer à tous ces imbéciles à l’air ingénu pourquoi j’avais tué ma mère.

Par Mini 697

Texte de Mini 697

– Il m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Il m’a aimée, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Il…

– Oh oh OH, ça va ! On ne va pas y passer la journée.

– Ah ! Tu me réponds enfin. Alors ?

– Alors quoi ? Je ne sais pas moi, j’attends que tu finisses de me dévisser la tête comme tout le monde.

– Je ne comptais pas te dévisser la tête. J’aimerais juste comprendre.

– Qu’attends-tu de moi au juste ?

– D’y voir plus clair. M’aime-t-il ? M’aimait-il ?

– Bon, je pense qu’il t’a aimée, un peu. Souviens toi.

– Je me souviens du premier jour, oui. On était dans ce club, on dansait. Je lui tournais un peu autour, je dois l’avouer. Je ne fais jamais ça, mais bon, je le sentais bien.. il était un peu éméché, il était mignon, il dansait de manière complètement désarticulée et son discours n’avait pas beaucoup de sens à certains moments, à vrai dire pas du tout. Bref, il me plaisait. C’était marrant, c’était léger, sans conséquences.

– Tu lui plaisais aussi, dans ta petite robe bleue et tes talons aiguilles. Il te trouvait mignonne à faire ta fausse timorée. Jusqu’au moment où tu l’as pris par la main et que tu l’as embrassé.

– Ah ! N’est ce pas… ? C’est allé vite ensuite. Très vite, première fois, premier je t’aime, premières vacances.

– On en est au beaucoup la, c’est ça ? Ça annonçait la folie effectivement. C’est allé beaucoup trop vite. Le premier week-end, le premier voyage en train, en voiture, le premier hôtel. Les premiers compromis aussi.

– Oui mais quel week-end ! Non ?

– Oui, oui, c’est sûr.

– Et donc la passion !

– Oui.

– Il fallait surfer sur la vague, disait-il.

– Belle expression.

– Bref, c’était merveilleux.

– Euh..

– Oui ?

– Premières disputes, non ?

– Un peu, oui.

– Beaucoup, non ?

– Oui mais bon ça fait partie de la passion.

– Certes.

– Non ?

– Eh, qui suis-je pour juger ?

– Tu commences à m’ennuyer.

– Déjà ? J’attendais pourtant la folie avec impatience.

– Je vais peut-être finir par te dévisser la tête en fin de compte.

– C’est étonnant, tiens. Allez, ne te vexe pas et va au bout de ta pensée. On décidera du triste sort de ma tête plus tard. A la folie ?

– Les fiançailles, l’emménagement, les projets long-terme. La vie d’adulte. Le rêve, l’extase, la passion, la vraie.

– Tes yeux brillent de mille feux.

– Ben, c’était la passion.

– Fini la passion, ma petite, on en était à la folie.

– Tes sarcasmes me fatiguent.

– Donc, vous étiez fous.

– D’amour.

– Certes.

– Et donc ?

– Quoi donc ?

– Je te tends le micro.

– Quel micro ?

– Quel.. ? Quoi.. ? Mais enfin ! Ecoute, je ne suis pas là pour ressasser le passé.

– Ah mais j’avais pourtant l’impression que ce flash back t’amusait.

– Quid du pas du tout ?

– Le pas du tout ?

– Je ne vais pas faire ma Marie Ingalls plus longtemps. Ca suffit les champs, les fleurs, donc si tu veux garder ta vilaine tête, dis moi pourquoi il m’a quittée.

– Hum pour ta violence peut-être ?

– Moi ?

– Ma pauvre tête…

– Mais tu vas arrêter ton obsession sur ta tête ? Je suis là pour comprendre.

– Ok ok. A toi de me dire, qu’est-ce qui a mis fin à votre folie passionnelle ?

– La réalité.

– Un cassage de figure en bonne et due forme, donc.

– Non, la malchance plutôt.

– La malchance ?

– La maladie, la souffrance, le coup de vieux, la réalité, quoi, la vie de merde, l’envie de se tirer une balle, je ne sais pas quoi te dire, le mec là-haut qui nous fait des farces, tout ça.

– Et en quoi t’a-t-il aimée moins que tu ne l’as aimé  ? Pourquoi es-tu là à me menacer d’arrachage de tête intempestif ?

– Parce qu’il n’est plus, Marguerite.

– Et son amour est parti avec lui ?

– Je ne sais pas.

– Je ne pense pas.

– Qu’en sais tu, Marguerite ?

– Est-ce que tu crois à la résurrection ?

– Non, oui, je ne sais pas… tu n’as plus toute ta tête ?

– Je l’anticipe. Mais surtout, ta robe bleue me semble si près.

– C’est toi ?

– Je crois.

– Tu crois ?

– Les choses deviennent un peu plus complexes de ce côté-là de la barrière.

– Quelle barrière ?

– Quel micro ?

– Pourquoi tant de sarcasmes?

– Euh… vis ma vie de fleur..

– Et donc, ce pas du tout ?

– Il n’y a pas de pas du tout, mon coeur.

– Mais donc ?

– Fais attention au camion, ça fera un peu mal. Mais tu verras, ma chérie, c’est pas si mal la vie de pâquerette. Je t’attends.

Par Mini697

Texte de Mini697

Matthieu regardait Sarah dans le rétroviseur. Il avait, encore une fois, du mal à contenir son impatience mais il devait tout de même noter les progrès qu’elle avait faits. Elle arrivait désormais à fixer le siège bébé toute seule et en relativement peu de temps. Mais, elle oubliait constamment quelque chose dans la maison, le doudou, le petit ballon bleu, le biberon. Elle multipliait les allers retours et finissait enfin par s’installer à ses côtés, en nage, les joues rouges et particulièrement stressée.

– J’espère que ça va mieux se passer cette fois, commença-t-elle

Il ne répondit pas.

– Non ? T’es pas inquiet ?

– Sarah, on en parle à chaque fois, je ne sais plus quoi te dire

– De quoi ? Bon, peu importe, tu démarres ? On est en retard.

– Oui enfin, y a pas le feu hein..

Matthieu était bon conducteur, plutôt calme et détendu. Il avait obtenu son permis du premier coup, malgré un nombre incalculable d’heures de conduite perdues dans les bouchons et ces piétons insouciants qui semblaient constamment vouloir se jeter sous ses roues.

Mais, il n’en pouvait plus de ce trajet infernal, qu’il connaissait pourtant par cœur désormais.

Il n’en pouvait plus de Sarah, Sarah qu’il avait pourtant tant aimée, auparavant si joviale et légère. Sa Sarah et non cette femme qu’il reconnaissait à peine, dans un état de tension indescriptible et permanent, qui se retournait toutes les trente secondes vers le siège arrière de leur Clio et qui se contorsionnait de manière ridicule pour tirer sur un coin de couverture. Sarah qui n’avait pas dormi depuis plus d’un an et qui s’était complètement perdue dans ce qu’elle imaginait être la vie de mère parfaite.

Le feu passa au rouge et Matthieu sut que ce n’était pas un bon jour. Encore un feu rouge et ce serait la crise à sa droite. Pourtant, les nounous de la crèche étaient très compréhensives et il ne comprenait pas pourquoi Sarah ne se calmait pas avec le temps. Comme si cela avait la moindre importance finalement.

Deuxième feu rouge. Cela ne manqua pas.

– …

– Écoute Sarah, j’en peux plus

– De quoi ?, répéta t-elle, à son grand désarroi

– De tout, c’est la dernière fois que je te conduis dans cette foutue crèche

– Matt, tu sais bien que je ne peux pas conduire et il faut être deux pour surveiller le petit, tu sais ce que le médecin a dit, tu sais..

– Non Sarah, il ne faut pas être deux. Et non je ne sais pas.

Il se gara et se tourna vers sa femme qui le regardait d’un air qu’il ne savait pas déchiffrer.

Sarah dévisageait son mari. Il l’agaçait. Il ne l’aimait plus, c’était évident, mais cela lui était bien égal. Sa vie avait changé, elle avait juré un amour inconditionnel à un autre. Régulièrement, ces derniers temps, il tenait à la contrarier par des discours insensés. Il choisissait toujours les pires moments, alors qu’ils étaient en retard pour la crèche ou que l’une de ses amies venait admirer son nouveau bébé.

Elle fixa la petite boutique devant laquelle il s’était garé et aperçut au loin la jeune caissière avec qui elle s’était déjà disputée. Mais elle devait avouer qu’elle ne savait plus trop pourquoi. La jeune fille s’était moquée d’elle. De sa poussette. Ou de l’apparence de son fils. Ou l’avait accusée de se servir de la poussette à des fins malhonnêtes, oui c’était peut-être cela. Cela n’avait aucun sens. Sarah n’était pas sûre de vouloir rester dans ce voisinage. D’ailleurs, elle n’était pas convaincue non plus que c’était une bonne crèche et c’est pour cela qu’elle ne comptait pas y laisser son fils sans elle. Peut-être devaient-ils déménager ? Oui, ce serait sûrement mieux pour le petit. Elle entendait la voix de Matthieu, lointaine, mais elle ne savait pas de quoi il lui parlait. Elle se tourna vers son fils et lui sourit.

Matthieu avait redémarré à contrecœur. Une fois par semaine, il avait la force de confronter sa femme. Il se garait parfois devant la petite boutique où elle avait un jour été confrontée à l’absurdité de la réalité, à l’incompréhension des autres voire leur suspicion. Il espérait qu’elle aurait enfin un déclic et qu’elle lui épargnerait ce trajet sans queue ni tête qui lui coûtait son temps et son argent, son énergie et sa santé mentale. A lui. La sienne à elle, c’était une autre histoire désormais. Et à chaque fois, il perdait la bataille et reprenait le chemin de la crèche, abattu, voire effrayé, sans jeter le moindre coup d’œil au siège bébé, éternellement vide, que Sarah attachait avec soin chaque matin depuis qu’elle avait appris la triste nouvelle.

 

Par Mini697

Texte de Mini697

Enfin, elle se décida à se lever de son fauteuil en soupirant. Elle se sentait lourde et fatiguée. Rien ne se déroulait comme prévu. Elle regarda autour d’elle, s’attardant quelques secondes sur un tableau étrange dont la signification lui échappait. Elle fit le tour du grand salon pour la centième fois depuis son arrivée, espérant enfin repérer un indice sur la suite des événements.

Tout était si différent de ce qu’elle avait imaginé. Elle s’était attendue à ce que tout soit blanc, un peu féérique. Un vaste champ de coton dans lequel ses pieds se seraient enfoncés, malgré une certaine légèreté. Oui, elle pensait être légère désormais, libérée de toute émotion, de toute anxiété, de toute peur ou déception. Mais non, elle était dans cet immense manoir qui ne lui rappelait rien. Elle s’était attendue à un sentiment de familiarité, peut-être même à une succession d’impressions de déjà-vu, une preuve qu’elle était au bon endroit, qu’elle était enfin arrivée à destination. Mais rien, pour l’instant, n’allait dans ce sens.

Sa solitude ne l’étonnait pas et ne la dérangeait pas. Elle en avait l’habitude et c’était aussi une des raisons pour lesquelles elle avait entrepris ce voyage seule et sans rien en dire à personne. ‘Mais quand même, se dit-elle, un petit mot de bienvenue n’aurait pas été de trop.’

Elle se rappela le grand escalier en colimaçon qu’elle avait aperçu en entrant dans le salon et décida d’aller explorer les étages. Elle se retrouva dans un grand couloir avec une dizaine de portes de chaque côté. Elle ouvrit la première porte sur sa droite. La pièce était vide. Elle en ressortit aussitôt et ouvrit la porte suivante. La pièce était aussi vide que la première. Et aussi vide que la troisième. Elle commençait à se sentir mal à l’aise et surtout lasse de constater que rien n’était jamais simple. Elle abandonna l’idée d’ouvrir les autres portes et retourna dans la première pièce qu’elle avait pénétrée. Elle s’assit sur le parquet froid, ferma les yeux, attendit. Mais rien ne vint. Ni rien, ni personne, ni inspiration, ni révélation divine. Elle redescendit dans le salon et se rassit dans le fauteuil qu’elle venait de quitter.

‘Je finirai bien par comprendre les règles du jeu’, se dit-elle, les yeux fixés sur l’écran noir face à elle. Le problème, c’est que c’est ce qu’elle avait fait toute sa vie. Identifier les règles, comprendre les règles, suivre les règles. Et voilà où cela l’avait menée, dans ce grand manoir vide et impersonnel. Était-ce cela le nouveau départ qu’elle espérait ? Cela n’avait aucun sens.

Elle s’attendait à n’avoir ni faim, ni soif, ni sommeil. Mais elle avait faim, et rêvait d’une douche. Elle rêvait de se changer, mais, naïvement, n’avait pas songé à prendre sa brosse à dents et un chemisier de rechange. Elle se releva et s’arrêta devant un grand miroir. Ses longs cheveux roux étaient sales et entremêlés. Les immenses cernes noirs sous ses yeux contrastaient fortement avec la blancheur de son visage. Ses grands yeux marron étaient tristes. Il y avait un résidu de ce demi-sourire conventionnel et forcé qu’elle arborait au quotidien. Elle soupira à nouveau et regarda sa montre. Le temps risquait d’être long. Cela faisait bientôt vingt-quatre heures qu’elle était morte.

Alice avait toujours considéré qu’elle était quelqu’un de bien. Mais, pour la première fois depuis son arrivée, elle se demanda si elle était en enfer. Et c’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Cette froideur, ce vide, ce silence, ce fauteuil commençaient à lui peser. Et surtout cette continuité, ce poids des souvenirs, de sa vie d’avant, allaient à l’encontre du but recherché. Elle se rendit compte qu’elle tenait encore dans sa main la petite télécommande qu’elle avait agrippée en entrant dans le salon quelques heures auparavant. Elle ne comportait qu’un bouton, sur lequel Alice n’avait pas encore appuyé. Comme d’habitude, elle attendait d’avoir toutes les cartes en main avant de prendre la moindre décision. Elle ne faisait jamais rien de spontané.

Jamais.

‘Mais, se dit-elle, cette fois, qu’ai-je à perdre ?’ A la fois surprise et effrayée par sa propre témérité, elle appuya sur le bouton et se tourna instinctivement vers l’écran qu’elle avait fixé durant des heures. Rien ne se passa. À contrecœur, elle retourna dans son fauteuil favori.

Pour la première fois, elle regretta. Elle ne savait quoi exactement. Sa décision ? La façon dont elle avait procédé ? Les gens qu’elle avait abandonnés ?

Et pour la première fois, elle repensa à Daniel, son amoureux. Ou ex amoureux, elle ne savait plus comment définir les gens qui étaient restés en bas, ou en haut, elle ne savait plus où elle était exactement.

Et pour la première fois, l’écran face à elle s’alluma.

Daniel se trouvait dans une pièce, apparemment vide. Alice fut parcourue d’un grand frisson, au simple souvenir du parquet glacial qu’elle apercevait à l’écran. Assis, immobile, Daniel ne pleurait pas. Il tenait une photo dans sa main, qu’il fixait mais ne regardait pas. Son visage était inexpressif, ses grands yeux blancs ne clignaient pas. Il y avait un je ne sais quoi d’étrange dans le caractère statique de sa posture. Mais pour autant, Daniel ne semblait pas surpris de sa présence dans ce lieu inconnu.

Alice n’était pas sûre d’aimer ce qu’elle voyait. D’une part, elle n’était pas sûre de vouloir voir ce qu’elle voyait. Ensuite, elle n’était pas sûre de comprendre. Et enfin, elle s’attendait à ce que Daniel soit anéanti, à ce qu’il pleure, qu’il hurle, qu’il crie de désespoir, qu’il insulte tous les dieux, qu’il lui demande de revenir. Ce calme apparent, cette sérénité l’agaçaient.

‘Oui’, cria-t-il subitement. Absorbée par ses pensées égocentriques, elle n’avait pas entendu les deux coups tapés discrètement à la porte de la pièce où il se trouvait. Daniel s’était levé brusquement. Il se passa machinalement la main dans les cheveux, plissa le col de sa chemise, s’arrêta une fraction de seconde devant quelque chose qu’Alice ne pouvait pas voir et ne se souvenait pas d’avoir vu. ‘Un miroir’ se dit-elle, tout en pensant que sa présence serait d’une absurdité sans nom. Il ouvrit la porte en tâtonnant.

Daniel parlait mais elle ne l’entendait pas. Elle se leva et tout en gardant les yeux rivés sur l’écran et ses doigts crispés sur la télécommande, elle marcha à reculons jusqu’à l’escalier qu’elle venait de redescendre, leva la tête mais il n’y avait aucun doute possible, le manoir était bien silencieux et elle restait persuadée qu’elle était le seul être humain en ces lieux. Elle hésitait à remonter à l’étage lorsqu’il reprit sa position initiale. Désemparée, elle se rassit également et observa l’homme qui jusqu’à quelques heures partageait sa vie. Daniel était grand et blond, le nez aquilin, une grande bouche rieuse. Et des yeux blancs, son principal atout dans la vie.

Il avait perdu la vue très tôt, de manière brusque et mystérieuse, quasiment du jour au lendemain. Et de manière toute aussi abrupte, il avait développé ses autres sens de façon spectaculaire, voire magique. Alice n’avait jamais osé l’avouer mais cela l’effrayait. Que Daniel entende le chat de la voisine miauler, c’était une chose. Mais, sa capacité à lire en chacun comme dans un livre ouvert, à comprendre, à pressentir les choses et les gens, à anticiper les évènements, faisait de lui quelqu’un d’unique, de différent. Elle n’avait jamais avoué non plus qu’elle jalousait ce pouvoir, qui avait permis à Daniel d’obtenir tout ce pour quoi elle s’était toujours battue, en vain.

Daniel n’avait jamais eu besoin d’elle. Au contraire, il avait toujours essayé d’apporter son aide à Alice, aide qu’elle avait toujours refusée, par fierté et parce qu’elle préférait faire les choses à sa manière, conventionnelle et rationnelle. Mais, cela n’avait jamais raté, les prévisions de Daniel, ses prophéties s’étaient toujours avérées vraies. Et elle avait toujours fait les mauvais choix.

Et là, encore une fois, Daniel semblait la narguer. Alors que seconde après seconde, elle réalisait que son conte de fée ne se réaliserait pas, qu’encore une fois, elle prendrait, elle n’en doutait pas, les mauvaises décisions, Daniel, assis sur ce parquet, toujours immobile, fixant toujours cette photo qu’elle ne pouvait pas voir non plus, avait l’air d’être dans son élément et semblait, lui, avoir senti les règles du jeu. Comme toujours.

Elle le haïssait. Lui, son pouvoir, son succès qui venaient jusqu’à lui gâcher sa mort. Elle avait l’impression d’étouffer de rage, de littéralement asphyxier. Elle prit une grande inspiration et toussa très fort, comme pour évacuer les sentiments venimeux qui l’envahissaient progressivement. Daniel leva alors la tête, ses narines frémissaient, comme à la recherche d’une odeur familière, ses oreilles semblaient guetter le moindre bruit supplémentaire, ses mains touchaient délicatement le sol.

‘Calme toi, Alice’, murmura-t-il.

Texte de Mini 697

– Eh ben Marie, je ne pensais pas que tu viendrais me voir, c’est cool de ta part.
– Oh tu sais, je dois t’avouer que c’est complètement par hasard. Je passais par la. Tu tiens le coup ? C’est quoi ta stratégie ?
– Je ne sais pas trop, je réfléchis. Mon avocat me dit que j’en aurai pour trois ans max si je plaide coupable. Sinon, on va mettre en avant le fait que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Statistiquement, j’ai une chance sur six de m’en sortir et je devrais pouvoir faire appel tous les ans.
– C’est vrai que t’as pas eu de bol sur ce coup… Bon, Olivier, faut que je file.
– Ah oui, c’était expéditif..
– Oui, désolée, j’ai peut être l’occasion de visiter un appart vers Saint-Michel mais il ne faut pas que je loupe le coche. Tiens moi au courant.

– Voilà, fais comme chez toi..n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit.
– Merci. Je ne savais pas que tu cherchais à acheter aussi. Enfin, je ne savais pas que tu en avais les moyens, sans vouloir te vexer évidemment.
– Oh ne t’inquiète pas, je sais bien que toute la place est au courant de mes récents déboires financiers. Mais, j’ai eu une grosse rentrée d’argent, assez inattendue, donc, comment dire, la roue a tourné.
– C’est ce que je constate.. Ben, c’est super, t’as de la chance.
– J’espère que le prix te convient.
– Oui…oui.
– J’espère que tu ne m’en veux pas, je me dis qu’il faut loger tout le monde à la même enseigne, tu comprends ? Si on commence à faire des prix aux amis, on ne s’en sort plus. Le business, tu comprends ?
– Pas de problème, je serai partie au matin.
– Ok, prends ton temps surtout. T’as appris pour Olivier ?
– Oui, je suis passée le voir en venant ici.
– Ah oui ? Et donc ?
– Trois ans max.

– T’étais au courant que Noémie avait construit un hôtel dans le quartier latin ?
– Oui, c’est incroyable, hein ? Il y a quelques mois, elle avait du mal à joindre les deux bouts.
– Tu sais ce que c’est sa grosse rentrée d’argent ?
– Ce n’est pas très clair, une histoire de loterie ou quelque chose dans le genre mais pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment légal.
– Ah oui, tu crois ? Ça ne m’étonnerait pas d’elle, remarque, elle ne suit pas toujours les règles et a tendance à appeler ça de la chance.
– En parlant de magouilles, tu sais que Pierre habite dans le coin maintenant ? Pas claire non plus comme histoire, un accord loufoque avec Laurent.
– Oui, je lui ai envoyé un message mais il ne répond pas.
– Tu lui as dit que j’étais là aussi ? Car je pensais faire le mort…
– Oui, je lui ai dit. Mais ne t’inquiète pas, il n’est pas très réactif. Tant mieux d’ailleurs, il a tendance à profiter de mon argent à chaque fois..
– Ah ça y est, mon train est annoncé voie 3, je file. C’est pas mal, Montpar’ depuis les travaux, hein ?

– Vous avez de très beaux locaux. Cela doit être très agréable de travailler sur les Champs.
– Disons que l’on est à proximité de beaucoup de choses mais il y a aussi énormément de touristes. Dans quel coin de Paris habitez-vous ?
– Rue Lecourbe, mais j’aurais aimé investir dans des quartiers plus prometteurs.
– Ah ! Notre but a tous ! Revenons à nos moutons. Nous avons étudié attentivement votre dossier et nous aimerions vraiment vous aider à trouver une solution.
– J’en suis ravie.
– Nous pensions notamment à différents produits mais nous aurions besoin de plus d’informations pour affiner les conditions du prêt. Afin d’avoir toutes les cartes en main, pourriez-vous nous indiquer votre salaire actuel ?
– Je gagne 20 000 francs.

– Je me suis dit que tu apprécierais une petite visite, Marie.
– ….
– C’était plus sympa de l’autre côté, hein ?
– Olivier…
– Ne t’inquiète pas, ça passe vite finalement
– Olivier…
– Bon, quelle est ta stratégie ?
– Mes deux gares contre ta carte « Vous êtes libéré de prison » ?

Par Mini 697

Texte de Mini697

Le il et moi

24 mars 2004, vers 4h30 du matin

Je n’en peux plus de cet horrible cauchemar. Je suis vidée, impossible de me rendormir, j’en tremble encore. Cela fait déjà plusieurs fois mais aujourd’hui je m’en souviens de manière très claire. C’était si réel, je sens encore sa présence, j’en ai encore la chair de poule, c’est insupportable.

Je l’ai vu arriver de loin, dans la rue, avançant lentement mais sûrement et je savais qu’il venait à moi, tout comme la dernière fois. Il a passé la première porte, la clé n’étant visiblement pas un obstacle, a monté les deux étages, et s’est arrêté. Il a attendu quelques secondes, interminables. Puis, il a passé la seconde porte, aussi facilement que la première. Il s’est approché à petits pas, et tout comme la dernière fois a penché son ombre sans odeur au-dessus de moi. J’ai ouvert les yeux à ce moment là, j’ai hurlé et il est parti.

Je suis épuisée. Je ne comprends pas qui il est, ce qu’il me veut, pourquoi il tient à revenir encore et encore. Je ne sais pas vraiment s’il me veut du mal mais quoi qu’il en soit je n’ai jamais été aussi effrayée de ma vie. J’aimerais tant que cela s’arrête.

3 avril 2008, vers 3h du matin

Il est revenu. J’ai du mal à y croire, il est revenu. Le vicieux, le sournois, j’ai supporté cet enfer durant trois ans puis j’ai cru qu’il me laissait me reconstruire et surtout cru que c’était définitivement fini. Il m’a laissé croire que j’étais guérie, après ces années d’introspection et de recherche d’explications. Il a contourné tous les obstacles mentaux que j’avais érigés, toutes les protections que j’avais imaginées, tous les raisonnements rationnels que je me répétais.

Et ce fourbe, il n’est pas entré par la porte, il n’a pas monté les escaliers, il ne s’est pas penché au-dessus de moi en attendant ce hurlement strident dont il se nourrissait : il a changé, il n’est plus une ombre. Indolore, et désormais incolore, je l’ai encore une fois vu et senti de loin. Je l’ai vu se glisser contre le mur, ramper, sous la forme d’un long trait fin interminable, se mêler aux reliquats de la tempête de la nuit dernière et de la fine pluie d’aujourd’hui et pénétrer l’appartement. Sous forme de gouttes d’eau.

Je ne sais pas comment je l’ai reconnu de si loin alors qu’il avait opté pour une forme inconnue. C’était étrange et imprévisible, mais j’ai senti que c’était lui. J’ai su qu’il revenait quand j’ai vu de loin cette flaque sous ma fenêtre. Je ne comprends plus rien. Tout, absolument tout, était basé sur cette ombre. Sur la signification de cette ombre, sur son mode de fonctionnement, sur son mode d’introduction. Et désormais tout est à refaire. Tout, car plus rien n’a de sens et je me repose les mêmes questions que celles qui m’ont hantée durant trois années. Qui est-il ? Que me veut-il ? Va-t-il revenir ? Et maintenant, que signifie cette eau, cette flaque d’eau ? Inodore, incolore, apparemment insignifiante un soir de pluie, tout comme cette ombre passait inaperçue dans la pénombre.

Je n’en peux plus, je ne peux pas revivre tout cela. Je ne suis pas prête à perdre tout ce que j’ai construit. Et si c’était pire ? Et s’il se mêlait à mon quotidien, en utilisant sa nouvelle forme, plus propice à sa fourberie ? Et s’il me hantait alors que je prépare mon café, que je me brosse les dents, que je me lave les cheveux ou que j’attends le bus sous la pluie ? Que je tire la chasse d’eau au travail, que je sirote un verre de vin avec ma meilleure amie, que je transpire pendant mon footing ? Que j’échange un baiser humide avec mon fiancé, que je marche distraitement dans une flaque d’eau en pensant à ma réunion du matin, que je me crème le corps avant de me coucher, que je bois une gorgée de la bouteille d’eau posée sur ma table de chevet au milieu de la nuit ? Que je croque une pomme fraîchement lavée, que j’enlève le vernis rouge de mes ongles, que mon horrible patron m’envoie ses postillons en pleine figure, que je suis victime du crachât haineux d’un sans abri alcoolique car j’aurais malencontreusement croise son regard ?

Que j’avale ma salive. Que j’hydrate mon corps. Que je vis.

Par pitié, faites que cela s’arrête.

6 juin 2012 – post mortem

Il a eu raison de moi. Il était omniprésent, je l’ai laissé m’envahir. J’ai perdu les batailles successives puis la guerre. A chercher à l’éviter, j’ai tout perdu. J’aurais dû le confronter, lui parler, et surtout comprendre. Je meurs, noyée dans l’océan de mes névroses, asséchée de toute envie de vivre.

Par Mini697

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