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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: Pilly80

Texte de Pilly80

« Vous allez en haut ? » Nous répondions toujours oui à notre grand-mère, la tête tournée vers elle mais nos jambes déjà lancées au bout de la cour de sa ferme, vers le verger. Parce qu’au bout du verger, il y avait la maison de nos cousins et parce que, pour ma sœur et moi, nos cousins c’étaient les personnes qu’on aimait le plus au monde dans nos cœurs d’enfant. Nous passions entre les buissons de mûres, nous traversions le verger sur le minuscule sentier qui se faufilait entre les pruniers. Nous poussions alors la petite barrière en hurlant les prénoms de nos meilleurs compagnons de jeux. Nous embrassions vaguement ma tante et mon oncle en entrant chez eux et nous nous précipitions entre les bras des quatre enfants qui nous attendaient en trépignant.

Ce verger, c’était le passage obligé mais enchanté des joies de notre enfance.

Mais non. Non c’est trop personnel cette histoire. Je ne veux pas l’écrire je veux qu’elle reste dans mes souvenirs. C’est de la faute de l’animatrice de l’atelier d’écriture. Elle nous a donné un thème vendredi soir. Le thème donc c’est « le passage ». Parce qu’elle passe justement le relais à un nouvel animateur le mois prochain. Alors je cherche d’autres idées, surtout qu’on est jeudi soir, soit le dernier moment pour rendre mon texte.

Ca y est je viens de trouver autre chose.

Bastien suivait ses parents en traînant les pieds le long des vieux couloirs poussiéreux et des salles sombres à moitié vides du soi-disant magnifique château du XIIème siècle incroyablement bien conservé et merveilleusement restauré par des passionnés. L’un d’eux justement leur servait de guide. Il était gris et asthmatique, comme le château. Et le petit groupe d’une dizaine de personnes trottinait derrière lui. Ils s’arrêtèrent tous dans une pièce sinistrement éclairée par un faible feu de cheminée et quelques bougies coincées sur des candélabres défraîchis. Le guide se mit à raconter une anecdote probablement passionnante pour ses parents et Bastien rumina alors son ennui et essayant de s’enfoncer dans le mur contre lequel il était appuyé. Il réalisa soudain avec peur et un certain intérêt qu’il s’enfonçait rééllement dans ce mur. Pour y disparaître complètement. Il se retrouva face à un couloir humide. Un passage secret ! Comme dans les films ! Enfin de l’action ! Il le suivit en s’éclairant avec son smartphone. Il l’éteignit lorsqu’il aperçut une vague lueur vers le fond ainsi qu’un filet de voix. Il avança silencieusement et se retrouva dans la pièce d’où il venait de partir mais dans le mur opposé. Pas devant ni derrière le mur mais bien dedans ! Et pourtant, il pouvait clairement voir le groupe, le guide, ses parents et….lui-même de dos. Et ce quelqu’un se tourna vers lui, lui fit un clin d’oeil en souriant et s’en alla avec tout le groupe au signal de départ du guide. Et Bastien resta là, bloqué dans le mur du château du XIIème siècle incroyablement bien conservé et merveilleusement restauré par des passionnés.

Ah oui mais c’est trop court. Non ça ne va pas et c’est un brin moralisateur pour Bastien.

Bon j’ai autre chose sous le coude mais c’est une idée proposée par l’animatrice. Or je voulais trouver une idée toute seule à cause de ma fierté mal placée. Et en plus, gare à la limite des 4500 signes par texte.

Le passage piéton de la rue de Montmoreau soupirait. Il sentait bien qu’il fatiguait un peu et puis il était mal placé. Bientôt il serait effacé et un nouveau passage piéton tout neuf tout joli tout bien peint apparaîtrait bientôt au bout de la rue, plus près du carrefour. La décision avait été prise lors du dernier conseil municipal. Le passage l’avait entendu lorsque le maire et un de ses adjoints l’avaient traversé en le piétinant. Cela lui avait collé le blues quelques heures. Puis sa mélancolie s’était envolée, éparpillée par les pas joyeux et sautillants des enfants de l’école maternelle d’à côté. Ça l’attendrissait toujours quand les petits essayaient de sauter de bande blanche en bande blanche. Le lendemain, il avait été énervé par un gars au costume chic qui lui avait craché un gros chewing gum baveux sur sa cinquième bande en partant de la droite. Il essaya ensuite de se faire le plus rugueux et le plus plat possible pour le petit vieux qui prenait toujours soin de lui marcher dessus avec délicatesse.

Quelques mois plus tard, alors que plus personne ne l’utilisait et que le nouveau l’aveuglait presque par sa blancheur éclatante, une jeune fille qui sortait de son cours de danse décida de lui rendre un dernier hommage, une dernière danse parce qu’elle le traversait souvent quand elle était enfant. Il frémit chaque fois que ses pieds se posèrent sur lui. Il trembla chaque fois qu’ils repartaient lorsqu’elle s’envola au-dessus de lui en tournoyant et il s’effaça définitivement lorsqu’elle repartit en lui tournant le dos après lui avoir envoyé un dernier baiser. A lui, le vieux passage piéton de la rue de Montmoreau.

Ah ben voilà j’ai dépassé les 4500 signes ! Toutes mes excuses à l’animatrice et surtout surtout MERCI !

Par Pily80

Texte de Pilly80

Les deux petites filles riaient malicieusement. C’était la première fois qu’Eléa venait passer la nuit chez Claire. On était vendredi 13 alors elles se racontaient des histoires d’horreur en frissonnant dans le grand lit. Il était presque minuit. Claire se tourna soudain gravement vers Eléa : « Tu sais qu’à chaque vendredi 13, si tu regardes par la fenêtre de ta chambre à minuit, tu peux voir deux petites filles en belles robes blanches. Elles te disent de venir jouer avec elles mais il ne faut surtout pas. Elles ont la bouche remplie de dents fines et toutes pointues.  Et si on les rejoint, on ne revient plus jamais». Elles échangèrent un regard complice. Il était 23h59. Elles s’approchèrent doucement de la fenêtre en se tenant la main. Minuit. Claire écarta les rideaux. Elles étaient là, dans le jardin, avec leurs robes immaculées, leurs longs cheveux bouclés et leurs grands sourires découvrant de véritables petits rasoirs. Eléa ouvrit la fenêtre et toutes les deux coururent vers leurs nouvelles amies.

Le petit matin réveilla péniblement Eléa. La petite fille réalisa alors où elle était : allongée dans le champ, au bout du village. Elle tourna la tête et vit son amie Claire, allongée comme elle. Mais ses yeux à elle étaient tournés vers le ciel. Et elle était rigide et toute bleue. Eléa hurla.

Elle ne put jamais raconter à qui que ce soit ce qui s’était réellement passé. Mais au fil des années, chaque vendredi 13, elle s’arrangeait pour dormir dans une pièce fermée à clef, sans fenêtre. Ses parents s’en étaient arrangés, soulagés de retrouver leur fille, même si elle n’avait plus jamais été la même. Plus tard, lorsqu’Eléa rencontra Vincent et qu’elle l’épousa, il accepta sa lubie. Elle lui avait fait promettre de ne jamais lui demander pourquoi. Elle s’enfermait ainsi chaque vendredi 13 au soir dans le cellier. Elle s’allongeait sur le petit lit pliant et elle fixait alternativement le plafond et un petit réveil jusqu’au matin. Alors seulement elle se levait, déverrouillait la porte, sortait puis reprenait sa vie comme si de rien n’était. Elle était la mère de deux petites filles. Elle les aimait profondément mais ne les habillait jamais en blanc.

Pour fêter leurs dix années de mariage, Vincent invita Elea dans le petit restaurant près de chez eux pour déjeuner. Ils rentrèrent à pied, en se tenant la main. La mère de Vincent qui gardait les filles avaient voulu leur faire une surprise. Elle avait cousu deux belles robes blanches pour ses petites filles qui ne portaient jamais de vêtement sans couleur vive. C’est ce qu’elle répéta complètement hébétée après la réaction d’Eléa lorsque ses filles coururent vers elle en lui tendant les bras, vêtues de leurs tenues. « Je voulais juste te faire une surprise, Eléa. » La jeune femme s’était jetée sur ses filles et les avait griffées et mordues profondément chacune. Il avait fallu qu’un voisin, alerté par les hurlements, vienne aider Vincent pour empoigner Elea et la séparer de ses enfants.

Les petites, sous le choc furent envoyées chez leur grand-mère immédiatement et Vincent traîna Eléa dans la cuisine. Il lui demanda de lui expliquer l’origine de ses étranges habitudes et de ses terreurs en la menaçant de la quitter en emmenant ses filles pour les protéger d’une mère complètement folle. Alors Eléa parla mais elle était incapable de se souvenir de ce qui s ‘était passé entre le moment où Claire et elle étaient sorties de la chambre par la fenêtre et son réveil dans le champ, près du cadavre de son amie.

Vincent était furieux et malheureux. Il lui ordonna de rester avec lui la nuit du prochain vendredi 13. Elle aurait ainsi la preuve qu’elle devrait se faire soigner. Eléa accepta.

Le fameux soir arrive bien trop tôt pour elle. Elle était couchée près de Vincent qui dormait profondément. Il lui avait dit d’aller regarder par la fenêtre à minuit, seule. Elle verrait alors qu’il n’y aurait personne dans le jardin et dès le lendemain matin, ils appelleraient le psychiatre dont la carte était posée sur la table de chevet. 23h57. Eléa transpirait  et respirait vite. Elle tourna la tête vers son mari. Il avait l’air tellement serein. 23h58. Elle s’assit sur le lit, les yeux fermés. Elle inspira et expira longuement et profondément. 23h59. Elle se leva et se dirigea vers la grande porte fenêtre, le cœur battant et attendit. Minuit. Elle écarta les rideaux. Les deux petites filles étaient là, dans le jardin. Elles lui sourirent en découvrant leurs dents et en tendant leurs bras vers elle. Elles l’avaient attendue. Pendant toutes ces années, elles ne l’avaient pas oubliée. Eléa ouvrit la porte fenêtre et s’élança dans la nuit. Les deux petites filles riaient malicieusement.

Par Pily80

Texte de Pilly80

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. Et on va voir ensemble quels souvenirs tout cela va vous évoquer. » Amelie la jeune animatrice de la maison de retraite vida son panier sur la table ronde en mauvaise imitation bois. Une poignée de personnes âgées était installée autour, l’oeil vaguement intéressé. Sauf Marcelle, qui tirait la tronche. On était en plein été et Amélie n’avait pas lésiné sur la quantité : la table étaient maintenant entièrement recouverte d’abricots, de fruits rouges, de tournesols et de nombreux autres végétaux. Des mains tremblotantes, et pas seulement à cause de l’émotion, s’approchèrent timidement. Plusieurs minutes s’écoulèrent en silence pendant que les doigts exploraient, saisissaient, palpaient tout ce qu’Amélie avait amené. Puis chacun ramena ses mains sur le bord de la table. La jeune femme attendit que les souvenirs remontent doucement à la surface. Pierre parla le premier. Il avait tout suite repéré les tournesols. Il y en avait un plein champs derrière sa maison. Il aimait regarder le linge qui séchait et claquait au vent avec les tournesols au second plan pendant qu’il prenait le café à l’ombre avec son épouse. Sa douce Marie qui était partie l’année dernière. Il était toujours ébloui par le tranchant du jaune des pétales sur le bleu du ciel d’août. Quelques sourires commencèrent à rajeunir un peu les visages lorsque Pierre s’arrêta de raconter. Amélie se dit qu’elle avait eu une bonne idée. Sauf pour Marcelle, évidemment. Rose tendit alors le bras et saisit une quetsche qu’elle porta à son nez. Elle ferma les yeux et se mit à évoquer les confitures de sa mère. L’odeur de prune emplissait alors la maison et débordait dans le jardin par les fenêtres ouvertes. Rose fit tournoyer son bras comme lorsqu’elle brassait le mélange enivrant dans la marmite de cuivre. Sa mère lui expliquait qu’on appelait aussi ce fruit la prune de Damas. Et la petite Rose pensait toujours au désert et à Lawrence d’Arabie. Le secret de sa famille, que Rose confia au petit groupe, c’était de rajouter quelques tranches de citron qu’on laissait confire dans le mélange. Et c’était toujours avec une petite pointe d’excitation que Rose se demandait si la cuillerée qu’elle allait ensuite étaler sur sa tartine allait contenir la délicieuse douceur acide d’une tranche de citron confite perdue dans la confiture.

C’est alors que Jeanne prit la parole. Jeanne parlait peu et Jeanne parlait mal. Il n’y en avait pas sur la table mais tout cela lui rappela soudain le vent qui faisait chanter les feuilles des charmes qui bordaient la route près de chez elle. Elle l’empruntait souvent pour aller à la rivière avec son amoureux de l’époque. Elle ne savait plus comment il s’appelait mais elle se souvenait précisément de la chanson du vent quand elle le rejoignait le cœur battant dans la moiteur étouffante des après-midi d’été. Elle raconta avec sa parole bricolée ce qui resterait pour elle le tube de l’été : la musique du vent dans les feuilles des charmes. Mais elle garda pour elle le souvenir ému des caresses et des baisers qui venait juste de remonter. Elle le laissa palpiter dans sa tête comme un petit trésor en fermant les yeux.

Amélie les regarda tous. Elle avait réussi à leur rappeler que l’été n’était pas forcément synonyme de « vigilance canicule ». Sauf pour Marcelle, qui ne disait rien, ne regardait personne et semblait s’ennuyer profondément. Marcelle était la seule qui avait toute sa tête mais elle était bloquée sur une chaise roulante. Tout le contraire des trois autres. Elle venait toujours aux animations que proposait Amélie mais ne participait jamais. Enfin si, une fois elle leur avait dit que eux c’était leurs têtes qui étaient en fauteuil roulant. Ca n’avait pas vraiment été bien accueilli. Forcément.

Puis l’animatrice leur signala la fin de l’atelier. Chacun repartit vers sa chambre et Amélie vers son petit bureau du deuxième étage.

Marcelle approcha son poing fermé de son visage tandis qu’une aide soignante la raccompagnait. Elle inspira fort et laissa l’odeur acide et forte du grain de cassis qu’elle avait chipé lui secouer la mémoire. Elle se rappela cet après-midi d’été où sa grand-mère et elle avaient fait tomber une bouteille de liqueur de cassis sur le sol du petit salon. L’odeur forte avait alors envahie la pièce et elles avaient tout nettoyé en rigolant bruyamment car la tête leur tournait un peu avec les vapeurs de l’alcool. Alors Marcelle, en s’assurant bien que personne ne pouvait la voir, se mit à sourire. Imperceptiblement.


Par Pily80

Texte de Pilly80

C’est le froid qui réveilla d’abord désagréablement Joseph. Puis une sensation étrange et douloureuse qui lui brûlait les paupières. Il ouvrit grand les yeux. Il faisait déjà bien jour ! Il apercevait le ciel à travers le velux au-dessus de son lit. La lumière était très forte. Il avait donc dormi tard dans la matinée ? Mais il n’avait pas entendu son réveil sonner. Il se tourna vers le cadran : il était 4h32 du matin. Et il faisait jour. Et son souffle formait une buée épaisse et blanche devant sa bouche. Il sentit qu’il grelottait et que son corps vibrait imperceptiblement. En fait, tout vibrait à peine autour de lui puis il y eut comme une légère secousse et tout s’arrêta. Il eut la drôle d’impression que sa maison venait d’atterrir. Il s’obligea à sortir de son lit et aperçut, posée sur une chaise, une tenue qu’il n’avait jamais vue ni même possédée : un pantalon très épais et imperméable, un énorme pull et un anorak. Il enfila l’ensemble directement sur son pyjama. Il décida de sortir et trouva devant la porte des gants, un bonnet, des lunettes de soleil et des bottes. Une fois bien couvert, il ouvrit la porte. Il cligna pluieurs fois des yeux : la lumière était aveuglante. Il mit les lunettes et resta stupéfait : une épaisse couche de glace s’étendait à perte de vue. Il sortit et s’éloigna un peu. Il réalisa avec une joie enfantine mêlée d’effroi qu’il était sur la banquise. En plein soleil de minuit. Son rêve de gosse. Il se rappela alors quand il regardait les émissions à la télé avec les explorateurs et les soirs dans son lit à s’imaginer là-bas, sur un traineau tiré par des chiens aux prénoms d’esquimaux. Il y était ! Pour de vrai ! Il repensa à une ancienne chanson de Mathieu Chedid  et se mit à fredonner « aujourd’hui je saisis ma chance, je dois retrouver mon enfance ». Et soudain, le ciel se dégagea et devint d’un azur comme il n’en avait jamais vu. Il en tituba un peu. Puis il entendit des voix et se dirigea vers elles. Il aperçut des silhouettes humaines proches de manchots empereurs. Il était donc en Antarctique ! Les silhouettes se rapprochèrent de lui. Il s’agissait de deux hommes et d’une femme. Ils portaient tous la même tenue : des scientifiques. Joseph remarqua que des mèches flamboyantes s’échappaient du bonnet de la femme et il se dit que le tableau était charmant sous ce ciel azur. Fait étonnant, les scientifiques ne semblaient pas surpris de le voir là. Ils le saluèrent en l’appelant par son prénom et lui demandèrent de les aider. Ils devaient marquer et pucer les jeunes manchots. Joseph passa deux heures avec eux et savait exactement quoi faire. Alors qu’il faisait cela pour la première fois de sa vie : il était graphiste. Ils rentrèrent à la base ensemble, tout près de sa maison. Mais seul Joseph sembla la voir, avec ses volets encore clos. Il les avait repeints en vert pomme pendant un printemps pluvieux. En réalité, il y avait plusieurs scientifiques dans cette base ainsi que toute une équipe pour l’intendance et un médecin. Tous semblaient connaître Joseph. Ils lui proposèrent de manger avec eux mais il avait une chose à faire. Il ressortit et marcha vers le Sud quelques minutes jusqu’à trouver ce qu’il cherchait. Un iceberg éclairé par la lumière australe. C’était magnifique. Et silencieux. Il resta là longtemps. Puis il entendit des pas sur la glace. C’était la jolie scientifique aux mèches attirantes. Elle le prit par la main et le ramena  à la base, sans un mot. Elle le conduisit jusqu’à sa chambre. La pièce était toute petite. Ils se déhabillèrent avec une hâte grandissante mais firent l’amour longuement. Il prenait feu dans ses cheveux. Elle cria Joseph mais lui ne connaissait pas son nom. Il pensa alors que Sarah lui irait bien. Ils s’endormirent blottis l’un contre l’autre et avant de fermer les yeux, il tourna la tête vers la table de chevet. Elle y avait posé son badge : elle s’appelait Juliette.

Il se réveilla quelques heures plus tard et décida d’aller dans sa maison. Il avait quand même besoin d’une explication. Juliette dormait encore quand il sortit de sa chambre. Arrivé chez lui, il fouilla partout, retournant la maison de fond en comble. Mais rien. Il se dirigea vers la porte d’entrée en enfonçant furieusement ses mains dans les poches de son anorak. Ses doigts trouvèrent un morceau de papier plié en quatre. Il le sortit en tremblant un peu et le déplia. Une simple phrase était inscrite : « Tout redeviendra comme avant si tu te recouches dans ton lit avant 4h31 aujourd’hui ». Joseph n’hésita pas une seconde. « Aujourd’hui je saisis ma chance, je vais retrouver mon enfance ». Il claqua la porte de la maison et s’élança sur la glace vers la base scientifique. Vers l’Antarctique.

Par Pily80

Texte de Pilly80

La voix de Skye Edwards se faufila en douceur dans l’appartement endormi en murmurant « Rome wasn’t built in a day ». La main de Lucie surgit du drap et appuya sur le bouton « Stop » de son téléphone portable. Tout redevint alors silencieux. La jeune femme se leva en s’étirant et fila sous la douche. Elle avait toujours été du matin. Aujourd’hui, elle avait 35 ans. Elle se demanda si ses collègues ou même ses élèves allaient y penser. Elle enseignait la biologie et la géologie dans un collège. On disait maintenant prof de S.V.T.

Quelques instants plus tard, les cheveux encore humides, elle s’installa devant son ordinateur avec sa tasse de café à la main. Elle aimait bien consulter ses mails et voir l’actualité en le sirotant tranquillement. Mais l’écran la nargua en affichant « aucune connexion ». Elle insista plusieurs fois, fronça les sourcils mais toujours rien. Elle haussa les épaules et s’empara de son téléphone portable. Tant pis, l’écran était plus petit mais ça ferait l’affaire. Mais là encore, impossible de se connecter. Lucie se maudit d’avoir pris le même opérateur pour sa box et son abonnement téléphonique. Elle s’empara alors d’un magazine qui traînait sur sa table basse et le feuilleta sans conviction. Et soudain, l’impression de malaise qu’elle avait depuis le réveil lui sauta au visage. Elle n’entendait aucun bruit. Pas un seul. Alors qu’elle vivait en plein centre-ville ! Elle se précipita à la fenêtre de la cuisine, celle qui donnait sur la rue. Il n’y avait personne, aucune voiture ne circulait alors qu’on était un jour de semaine et qu’il était 8h du matin. Elle se souvint qu’elle n’avait pas entendu sa voisine du dessus dévaler l’escalier comme à son habitude au moment où elle prenait son café. Lucie enfila un peu fébrilement son manteau, saisit son sac à main et sortit de chez elle. Elle ne croisa personne en allant vers sa voiture et les commerces de sa rue étaient tous fermés. Elle ouvrit sa portière et s’installa en s’empressant d’allumer la radio. Elle déglutit difficilement : la radio était aussi silencieuse que sa rue. Elle démarra en tremblant. Elle décida de se diriger vers son lieu de travail. Les trottoirs étaient déserts. Les fenêtres, les devantures et les portes étaient closes. Lucie essayait tant bien que mal de résister à la panique. Elle se gara sur le petit parking à sa place habituelle. Et là, elle comprit qu’elle ne trouverait personne au collège, ni ailleurs. Elle savait bien que ce moment devait arriver un jour ou l’autre. Elle se sentit triste mais étrangement sereine. Elle n’était pas légitime de toute façon. Mais, elle n’avait pas encore senti le grand coup de vent ni entendu les applaudissements. Il lui restait donc un peu de temps. Elle se demanda ce qu’elle voulait faire avant de disparaître pour toujours. Elle sourit doucement et remit le contact. Elle sortit de la ville en trombe et fila sur l’autoroute. Dans son rétroviseur, elle s’aperçut que la ville avait disparu, déjà elle n’existait plus. Lucie était seule, elle conduisait vite. Elle s’enivra de vitesse. Elle roula sans jamais s’arrêter vers l’ouest, vers la mer. Elle se gara au pied de la dune et sortit de la voiture en laissant la portière ouverte. Quelle importance maintenant ? Elle marcha doucement jusqu’au bord de l’eau et s’assit en regardant les vagues. Elle enleva ses chaussures pour sentir le sable sous ses pieds. L’air iodé était doux et le bruit du ressac la berçait. Elle ne bougeait pas tandis que le soleil glissait tranquillement vers l’horizon. Quand il plongea dans la mer en rougissant elle ferma les yeux. C’est pour maintenant, se dit-elle. Déjà, plus rien n’existait autour d’elle. Un grand coup de vent comme un puissant souffle tiède l’entoura et fit danser ses cheveux. Elle entendit des applaudissements et des rires. Alors, Lucie disparut dans les dernières lueurs du soleil.

« Wouhou joyeux anniversaire Lucie ! », hurlèrent une bonne dizaine de ses proches. Elle ouvrit les yeux. Sur le gâteau, les bougies étaient éteintes mais leurs mèches rougeoyaient et lançaient quelques fils de fumée. Lucie ne faisait jamais de vœu avant de les souffler. Elle imaginait plutôt quelle vie elle aurait eue si elle avait fait tel ou tel choix. Ce jour-là, celui de ses 35 ans, elle s’était demandée ce qu’elle serait devenue si elle avait choisi de passer son CAPES de SVT au lieu de tout plaquer pour se lancer dans des cours de théâtre. Mais cette Lucie-là n’avait jamais existé. Cette Lucie-là n’existait pas.

Par Pily80

Texte de Pilly80

Le soleil de printemps se levait doucement sur le petit hameau béarnais isolé. Ses rayons éclairèrent timidement les pierres et chassèrent les ombres de la nuit. Une petite brise fit bouger en grinçant les vieux volets que plus personne ne fermait. Un peu de poussière vola dans une des maisons abandonnées. Cela faisait bien longtemps que le hameau avait dit au revoir à son dernier habitant. Un petit vieux tout ratatiné, qui ressemblait à un vieux rocher pyrénéen. Il était resté jusqu’au bout et s’était endormi pour toujours en souriant dans son lit. Et le hameau était devenu un lointain souvenir. Le lierre envahissait progressivement les murs et gagnait du terrain. Les lézards et les souris s’installaient dans les maisons. Il y restait quelques meubles éparpillés un peu partout. Dans la pièce principale de la plus grande, on trouvait un petit banc d’enfant renversé, avec le prénom Pierre écrit dessus au couteau. Les entailles étaient maladroites et imprécises, sûrement faites par des petits doigts bien décidés mais encore malhabiles. Il y avait un long vase bleu, sale et décoloré sur le rebord de la fenêtre qui contenait des fleurs fanées envahies de toiles d’araignées.

Les oiseaux débutèrent alors leurs chants matinaux pour accompagner le lever du soleil et le hameau devint soudain très bruyant. Et plein de vie. Les galopades des petits rongeurs répondirent au bruissement des feuilles et aux craquements des vieux planchers que plus aucun pied ne foulait. Les lézards partirent se positionner stratégiquement sur les murs de pierre, là où le lierre leur concédait un peu d’espace.

Une fine brume disparaissait, laissant apparaître la façade pyrénéenne, derrière le hameau perché sur la colline. Les silhouettes d’autres hameaux seuls et éloignés lui répondaient et s’éveillaient en même temps . Les champs en friche, les bosquets et les petits bois alentours s’agitaient de plus en plus. La matinée s’écoulait doucement.

La lumière rentrait maintenant à flots dans les maisons, par toutes les ouvertures qu’elles avaient cédées au temps et à l’usure. Elle caressait les murs anciens, les toitures délabrées, faisait briller quelques casseroles cuivrées et illuminait modestement le miroir piqué de la grande maison.

L’odeur entêtante du chevrefeuille se fit plus discrète à mesure que le jour avançait. Elle laissait progressivement la place à celle des rosiers plantés il y a bien longtemps dans les jardins à l’abandon et des glycines qui bataillaient vaillamment contre le lierre sur les murs.

Et puis soudain, tout ce déroulement printanier fut troublé. C’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Des bruits secs et claquant résonnèrent. Les lézards se cachèrent en toute hâte dans les recoins sombres et les oiseaux suspendirent leurs chants un moment. Des odeurs étrangères et pourtant vaguement familières se faufilèrent à travers les maisons et les ruelles envahies par les herbes folles. Quelques secondes plus tard,  une voix essouflée se fit entendre : «  ça y est ! Nous sommes enfin arrivés ! ».

Pierre entra dans le hameau en souriant comme un gamin de dix ans. Il se retourna vers ses amis, tout joyeux : « Et voilà, c’est ici que j’ai vécu mes meilleures vacances ! On va passer une super semaine ! » Ses yeux bruns de montagnard pétillaient tellement qu’il ne remarqua pas les mines déconfites voire décomposées des trois personnes qui l’accompagnaient. Il n’était pas revenu ici depuis plus de vingt ans mais voyait toujours l’endroit tel qu’il était, avec ses yeux d’enfant passionné d’aventures et habitués à la vie au grand air. Ses amis, eux, étaient de purs produits citadins et avaient le regard lucide. Son village typique et merveilleux ce n’était qu’un tas de ruines paumé dans la cambrouze sous un soleil printanier encore timide. Le petit groupe, composé d’une femme et de deux hommes d’environ 35 ans, se sentit un peu abattu.

« On peut rester juste le week-end , avança Marc. Et on finira la semaine dans le charmant petit gîte qu’on a quitté ce matin et qui n’est qu’à trois heures de marche.

– Mais enfin pourquoi ? s’exclama Pierre. Y a tout ce qu’il faut ici et on a amené de quoi manger pour au moins six jours ! Allez, ça va vous faire un bien fou de décrasser vos poumons pollués et de vivre un peu à la dure !

– Un peu à la dure…c’est vite dit quand même. C’est « Vis ma vie chez les ermites », murmura Lucie pour elle-même ».

Mais ils étaient très attachés à Pierre et ça semblait lui faire tellement plaisir qu’ils décidèrent chacun de faire un effort. Il s’étaient tous rencontrés en fac de biologie des années auparavant. Il les bassinait avec son village des Pyrénées depuis longtemps. Ses parents l’y avaient envoyé chaque été jusqu’à ses douze ans. Il logeait alors chez ses grands-parents dans la plus grande des maisons. Puis ses grands-parents avaient dû partir en maison de retraite et ça avait été la fin des vacances pyrénéennes pour Pierre. Cela avait été un véritable crève-coeur pour lui. Il vivait à l’époque à Bordeaux et y vivait toujours mais il ne s’était jamais réellement senti chez lui en ville. Il était bâti comme un montagnard : petit, brun et trapu. Un corps fait pour escalader, grimper, vivre dehors. La ville l’étouffait et son métier aussi. Il était archéo-anthropologue. Il adorait être sur des terrains de fouille mais passait le plus clair de son temps dans son bureau à faire de la paperasse. Alors, quand il avait soumis le projet de faire son petit pélerinage dans le village de son enfance pour ses 35 ans, ses amis s’étaient proposés pour l’accompagner. Là, ils regrettaient un peu quand même.

Ils posèrent tous leurs sacs à dos sur le sol et se répartirent un peu hasard pour visiter les lieux.

Mais ils formaient un drôle de groupe : trois personnes l’air désolé, errant les bras ballants et Pierre tout guilleret qui se prenait plein de souvenirs dans la figure et qui en était ému aux larmes. « Venez voir ! C’est la maison de mes grands-parents ! ».

Ils le rejoignirent en traînant un peu la patte.C’était désolant. La maison était envahie de poussières, de toiles d’araignées, de crottes de souris. Le toit était en très mauvais état état et il n’y avait ni eau courante ni électricité. Les quatre amis bien sûr avaient prévu des tentes et des packs d’eau, en plus de la nourriture en boîte et de réchauds. C’était malgré tout un véritable choc des cultures pour les trois citadins.

Puis Lucie remarqua le petit banc et s’attendrit en reconnaissant le prénom de son ami gravé maladroitement dessus. Elle le prit pour le remettre droit et remarqua, collée dessous,  la photo abîmée en couleurs d’un enfant. « C’est qui, demanda-t-elle ? » Pierre se précipita pour le lui arracher des mains. Mais elle tînt bon. « Ah mais c’est toi, non ? Mais ils sont bizarres tes yeux ! Y en a un marron et l’autre…vert ou bleu…je vois pas bien ».

Pierre se rembrunit immédiatement. « Fais voir, dit Romain. Mais oui c’est bien notre petit Pierrot ! Mais il a une grosse conjonctivite sur la photo, rajouta-t-il en rigolant ».

Marc se rapprocha pour regarder à son tour. « Mais non ! Il a les yeux vairons ! Comme David Bowie ! Mais ils sont bruns tes yeux maintenant ! C’est possible ça ?

– Je porte des lentilles, voilà ! On se moquait tellement de moi quand j’étais gosse… Y a qu’ici qu’on ne me disait rien. On me regardait bizarrement, les gens me fixaient beaucoup quand je leur parlais mais c’est tout. Les montagnards, ce sont des taiseux et ça me convenait bien.

– Non mais c’est surtout que tu ne nous l’a jamais dit, qu’en plus, ça fait longtemps que t’as plus douze ans et que tout le monde s’en fiche des yeux vairons, s’exclama Lucie. Enlève tes lentilles ! Montre-nous ! »

Pierre s’exécuta à contre-coeur. Il ne prit même pas la même de se laver les mains ni d’utiliser un miroir. Il avait si souvent répéter le geste de retirer ses lentilles chaque soir qu’il le faisait automatiquement. Ses doigts semblèrent à peine effleurer ses yeux et les lentilles atterrirent par terre. A quoi bon continuer de se dissimuler ? Il leva son visage vers ses amis qui reculèrent tous imperceptiblement. L’oeil gauche était si noir qu’on ne distinguait pas la pupille de l’iris et l’oeil droit était d’un bleu presque turquoise. Le contraste était saisissant et même dérangeant. Pierre reconnut immédiatement ce regard qu’il n’avait pas vu sur lui depuis des années.

Ses amis restèrent interdits plusieurs secondes. « Ah ouais…quand même…, souffla Romain ».

Pierre baissa la tête et sortit de la maison. Ce n’était pas une bonne idée de les avoir conduits ici. Il voyait bien que le hameau était délabré et abandonné depuis longtemps. Il comprenait aussi que venir dans cet endroit sans le moindre confort et juste au début du printemps n’était pas si simple. Même lui commençait à regretter.

Lucie s’approcha doucement : « Allez Pierre, on va passer un bon moment ici. On va trouver de quoi nettoyer le salon de la maison de tes grands-parents. Enfin, au moins balayer le sol. Mais avant on va piquer-niquer. On a tous faim et Marc a ramené un excellent vin rouge. » Elle avait toujours su l’apaiser, Lucie. Après l’avoir embraser à une époque. Etrangement, il appréciait aujourd’hui l’amitié tranquille qui avait découlé d’une passion autrefois si violente. Elle rajouta en souriant : « Alors comme ça tu gardais tes lentilles en toutes circonstances. » Il lui caressa la nuque, un dernier geste-souvenir de leur intimité disparue, et ils rejoignirent ensemble Marc et Romain.

Ils allèrent ensuite s’installer sur un petit muret qui tenait toujours bon et qui permettait d’être éclaboussé par un panorama magnifique. Romain avait crié « Putain c’est beau ! » et un courant de bonne vieille complicité leur avait chatouillé les vertèbres. Ils mangèrent beaucoup et burent sans aucune modération devant le paysage  que la brume du matin leur avait depuis longtemps dévoilé. Ils se sentirent tous un peu somnolents et s’étendirent dans l’herbe au soleil sur leurs duvets. Pierre s’endormit rapidement, bercé par les bruits et les odeurs de son enfance. Les autres mirent un peu plus de temps, à cause des mêmes bruits et odeurs qui leur étaient parfaitement étrangers.

Le froid de la fin d’après-midi les réveilla. Ce n’était pas très agréable et ils se redressèrent brusquement en se secouant un peu. Ils décidèrent de nettoyer comme ils le pourraient la grande maison pour se réchauffer. Ils ne monteraient pas de tente pour la nuit. La toiture était encore en bon état et ils avaient ainsi l’impression de réaliser avec lui, au plus près, le pélerinage de Pierre vers son enfance. Ils balayèrent maladroitement le sol avec deux vieux balais en paille trouvés dans une maison plus bas et enlevèrent quelques toiles d’araignées avec des feuilles. C’était tellement ridicule qu’ils riaient sans arrêt et se prenaient en photo. Ils rirent moins quand Pierre leur indiqua qu’ils pouvaient aller se laver dans la rivière, tout près. Cela paraissait charmant quand il en parlait pendant un dîner bien au chaud dans l’appartement douillet de Marc mais la réalité de la température de l’eau d’une rivière de montagne au printemps  leur fit préférer les lingettes de Lucie. Ils verraient pour les jours suivants.

La nuit tombe vite en altitude. Le petit groupe s’installa donc dans le salon plus ou moins dépoussiéré et ils allumèrent les lampes-tempêtes qu’ils avaient emmenées, Ils mirent pas mal de temps à chauffer de l’eau sur leurs deux réchauds. Ils commencèrent à réaliser qu’il faisait vraiment froid. Marc proposa d’allumer un feu et se tourna l’air interrogateur vers Pierre en évitant, comme les trois autres, de croiser son regard si étrange. Il fixait un point invisible entre ses yeux. Pierre fit comme s’il n’avait rien remarqué alors qu’à chaque fois, ça avait été comme une gifle. « On peut en allumer un dehors mais certainement pas dans la maison. La cheminée ne fonctionne plus et on risque tous de mourir soit brûlés soit asphyxiés. » Personne n’avait envie de faire un tel choix. Ils allèrent, sur les conseils de Pierre, chercher du bois dans la lumière floue du crépuscule. Quelques minutes plus tard, il réussit à lancer un feu joyeux et vigoureux à quelques pas de la porte d’entrée. La chaleur leur fit du bien et ils regardèrent les flammes en silence. Romain sourit et félicita Pierre en lui disant qu’il avait certainement lu attentivement « Copain des bois ».  Ils se régalèrent en mode régressif de knackis et de marshmallows grillés au feu de bois. Ils se rappelèrent d’anecdotes passées souvent bien honteuses et drôles. Il y eut aussi des évocations nostalgiques, de celles qui serrent doucement le ventre avec une joie un peu douloureuse.

Puis quand il n’y eut plus rien à dire, ils écoutèrent la nuit, la tête renversée par le ciel étoilé. Le chèvrefeuille prenait enfin sa revanche sur les rosiers, le feu s’éteignaient lentement et aucun n’avait envie d’aller se coucher.

Mais leurs paupières commencèrent à piquer alors ils se dirigèrent à tâtons dans la pénombre jusqu’au salon de la grande maison. Ils y avaient étendus des tapis de sol et leurs duvets encore humides de leur sieste tardive. Il s’endormirent tous très vite et profondément. Pour se réveiller, une heure après, complètement frigorifiés. La vieille maison n’était plus chauffée depuis bien longtemps et la fraîcheur de la montagne les prit un peu au dépourvu. Même Pierre n’y avait pas pensé, tout aveuglé par ses souvenirs et ses émotions. Il ne restait plus qu’une solution : faire repartir le feu dehors et se coucher autour de lui en le relançant régulièrement. Ils organisèrent entre eux des tours de garde. Il fallait aussi s’assurer de leur sécurité, à dormir ainsi tout prêt du feu. La poésie nocturne ne les touchait plus. Ils réalisèrent tous que leur projet était bien compliqué et qu’ils s’étaient mal préparés. La nuit fut donc courte et difficile pour les quatre amis.

La matinée les trouva maussades et fatigués. Ils rangèrent leurs affaires en silence. Ils ne rirent pas quand Romain dit qu’il avait dormi merveilleusement, comme sur un morceau de nuage. Aucun de ses amis ne voulait regarder Pierre, et cela n’avait aucun rapport avec son regard si étrange. Lucie prit son courage à deux mains et alla le retrouver près du muret où il s’était isolé. «  Je crois qu’on devrait tous rentrer au gîte où nous étions hier. On y passera la semaine et on rira à nouveau des blagues de Romain. »

Mais Pierre n’arrivait pas à s’y résoudre. Il lui répondait qu’il voulait être un peu seul. Dès qu’elle eut le dos tourné, il pleura. Doucement d’abord puis de plus en plus fort. Il pleurait son enfance, il pleurait ses souvenirs, il pleurait sa bêtise d’être venu au printemps, mal équipé. Il pleurait de pleurer. Puis il sentit la main de Marc sur son épaule et il s’apaisa. « Tu sais ce qu’on va faire ? lui murmura son ami. On va se prendre un bon café dégueulasse et grignoter un peu. Quand il fera un peu plus chaud, on ira tous piquer un petit somme au soleil pour récupérer. Et on descendra ensuite vers le gîte. On reviendra cet été, ce sera plus simple. Tu verras. »

Ils rejoignirent Romain qui tentait patiemment de faire chauffer de l’eau sur un des réchauds pendant que Lucie versait du café lyophilisé dans quatre tasses. Ils levèrent leurs têtes vers lui en souriant quand ils le virent approcher avec Marc.

Les amis de Pierre pensèrent alors qu’après pas mal d’incertitudes, il devenait évident que tout ceci finissait bien. Quant à lui, il pensa, agacé, que jusqu’au bout, il y avait eu des imprévus dans cette histoire.

Malgré tout, ils se sentirent bien en se réveillant de leur sieste au soleil. Ils mirent leurs sacs sur leurs épaules et commencèrent à descendre. Comme Pierre ralentissait en jetant un dernier regard vers le hameau, il pensa soudainement qu’il ne reviendrait pas ici. Ni cet été, ni jamais. Il pensa aussi qu’il allait remettre ses lentilles dès demain. Puis il se tourna vers ses amis et se hâta de les rattraper.

Bientôt, on n’entendait plus leurs pas et le hameau résonna seulement de chants d’oiseaux et de multiples passages de petites pattes pressée. Une brise chassa les odeurs restantes de café mais celle du feu de bois persista malgré les attaques incessantes des roses et des glycines. Quelques grains de poussières se faufilèrent discrètement dans le salon de la grande maison par les fenêtres mal closes et une souris y tenta une traversée en éclaireur. Le soleil monta haut dans le ciel et les lézards purent à nouveau profiter des murs silencieux. Puis le soleil descendit, laissant la place à une fraîcheur de plus en plus importante. Bientôt le ciel étoilé recouvrit le hameau et à nouveau le chèvrefeuille s’exprima. Enfin, quelques heures plus tard, une lueur apparut au loin, tout à l’est. Elle grandissait petit à petit, faisant rougir le ciel. Les merles lancèrent leurs premières trilles du jour. Le soleil de printemps se levait doucement sur le petit hameau béarnais isolé.

Texte de Pilly80

Ismael était un peintre déprimé. Il avait eu son heure de gloire dix ans auparavant. Il avait exposé dans plusieurs galeries et gagné un peu d’argent qu’il avait rapidement dilapidé. Depuis deux ans, il ne peignait presque plus. Il vivotait dans un petit village en travaillant comme saisonnier.

Alors, quand le maire avait découvert un vieux théâtre délabré derrière l’ancienne école, il avait aussitôt fait appel à lui, l’artiste local, pour repeindre le décor abîmé. Le peintre avait bien envie de refuser mais il avait besoin d’argent. Alors il accepta et se rendit dès le lendemain au rendez-vous fixé devant la vieille bâtisse. Le maire l’y attendait tout fringant. Le théâtre était pathétique et Ismael regretta immédiatement. Puis le maire écarta les vieux rideaux troués et Ismael fut subjugué. Le décor était vraiment en très mauvais état mais il était magnifique. C’était le sous-bois de ses rêves d’enfant. Il avait l’impression d’entendre le vent dans les feuilles, de sentir l’odeur moussue de la forêt. Il approcha sa main pour toucher un tronc peint. Il était persuadé qu’il sentirait l’écorce sous ses doigts. Mais son geste fut suspendu par le maire : « C’est effrayant hein ! J’en ai froid dans le dos quand je vois cette forêt sinistre ! Un vrai décor de film d’horreur ! »

Ismael ne sourcilla même pas. Les propos du maire glissèrent sur lui car pour la première fois depuis très longtemps, il se sentait heureux. Il appela aussitôt sa sœur Céleste qui devait passer quelques semaines chez lui pour lui annoncer.  Il avait hâte de commencer.

Le jour tant attendu arriva enfin. Il se précipita au théâtre après avoir récupéré les clés. Le maire voulait qu’on s’occupe du décor avant tout le reste. C’était stupide, se disait Ismael. Il serait abîmé par les travaux. Mais lui-même était très impatient. Il écarta les rideaux moisis en tremblant : la forêt était toujours là. Encore plus attirante, presque vivante. Elle le subjugait. Il enfila son vieux pull bleu, celui qu’il ne portait que pour peindre et il commença.

Il dut s’arrêter à regret en fin d’après-midi. Sa sœur n’allait pas tarder. Il nettoya ses affaires, les rangea, posa son pull et regarda une dernière fois son décor. Il était si heureux.

Lors du repas du soir avec Céleste, il lui parla avec enthousiasme de son nouveau travail. Elle s’était beaucoup inquiétée pour lui ces derniers temps. Elle n’avait qu’une envie, l’accompagner demain pour voir la merveille.

Ismael était resplendissant quand il écarta les rideaux. Elle étouffa un cri : « Mais que c’est glauque ! Elle est horrible cette forêt ! Tu vas repeindre par-dessus j’espère ! » Ismael la fixa les yeux flamboyants de colère : « Bien sûr que non, idiote ! C’est la plus belle chose que j’ai vue depuis longtemps ! Va-t-en ! »

Céleste rebroussa chemin sans rien dire. Elle avait l’habitude des colères de son artiste de frère. Quand Ismael rentra le soir, son visage était fermé et il lui adressa à peine la parole. Il repartit le lendemain avant qu’elle ne se lève. Elle n’aimait pas qu’ils restent fâchés alors elle décida d’aller le rejoindre.

Elle le surprit dans un état inquiétant. Il avait les yeux exhorbités, était complètement hypnotisé par le décor peint. Elle frissonna. Ismael portait son pull bleu et tenait son pinceau à la main mais il ne bougeait pas. Elle réalisa soudain qu’il n’avait en fait pas encore posé la moindre trace de peinture ! Elle repartit, bouleversée.

Le soir même, ils se disputèrent violemment. Céleste l’accusait de perdre la tête et lui de ne pas la comprendre. Il décida de s’installer dans le théâtre, en attendant qu’elle parte de chez lui.

Après plusieurs jours, sans nouvelle d’Ismael, Céleste alla au théâtre. Elle le retrouva dans le même état et reparti silencieusement. Elle voulut y retourner la veille de son départ. Il n’était pas là mais le décor était bien visible. Elle entendit avec un frisson glacé le bruissement du vent dans les feuilles. Elle eut l’horrible impression de sentir l’odeur moussue du sous-bois. Alors, prise d’une impulsion étrange, elle voulut détruire ce cauchemar. Elle jeta un pot d’essence de térébenthine sur le décor, alluma son briquet et regarda avec ravissement les flammes se propager à toute vitesse. Elle recula de quelques pas et son cœur s’arrêta. Où était le pull d’Ismael ? Il le laissait toujours près de ses œuvres quand il s’absentait ! Et elle comprit, bien trop tard. Elle hurla quand elle vit les flammes faire disparaître la tache bleue entre les arbres.

Par Pilly80

Texte de Pilly80

Il arrive le premier, comme souvent. Il ouvre la petite salle et va poser son manteau tout au fond. Les premiers spectateurs entrent timidement et s’assoient. Son cœur bat un peu plus vite parce qu’il sait qu’elle ne va pas tarder. Il se trouve parfois ridicule, avec son grand corps devenu tout juste adulte. Il s’étonne encore parfois d’avoir déjà vingt ans. Et puis soudain, il la voit arriver, un peu essoufflée parce qu’à peine en retard. Elle a les joues toutes roses et lui dit bonjour en souriant. Elle pose ses affaires et s’assoit face à lui, tout près. Il ose à peine lever les yeux vers elle. Il ne la regarde jamais quand elle est si proche de lui. Elle le trouble tellement. Il sait qu’elle l’aime bien mais que ça n’ira jamais plus loin. Elle, elle les a eus déjà deux fois ses vingt ans. Elle a sa vie, son mari, ses enfants. Et lui, il n’a que ces quelques minutes avec elle, trois après-midi par semaine. Trois jolis et doux moments où pendant le spectacle qu’ils vont jouer, leurs mains vont se frôler, se toucher et leurs doigts s’emmêler parfois.

Le rideau va s’ouvrir et l’histoire va commencer. Les enfants sont impatients mais lui l’est plus encore. Il éteint les lumières de la salle et elle allume la petite lampe devant eux. Il écarte le rideau et, un peu tremblant, commence à placer ses doigts et ses mains face à la lampe. Un petit lapin apparaît alors sur l’écran. Il remue son majeur et son annulaire et les enfants voient le lapin bouger ses oreilles. Elle approche ses mains à son tour et place ses doigts. Les enfants poussent un cri d’effroi : C’est le Loup ! Vite, le petit lapin doit s’enfuir ! Le petit rongeur disparaît alors de l’écran. Les enfants soupirent, soulagés. Mais le jeune homme aux mains timides, lui, aurait bien voulu que le loup croque le lapin.

Ils font ensuite s’envoler deux oiseaux. Il aime ce moment car leurs doigts doivent se toucher quelques secondes. Il frémit un peu, elles a les doigts tièdes.

Puis le conte se poursuit dans le désert. Elle recule alors ses mains pour lui faire place. Il modifie la position de ses doigts et descend sa main gauche. Un profil de dromadaire se dessine. Elle ramène ses mains près de lui. Les enfants voient un homme boire un thé brûlant près de la bête.

Au cours de l’histoire que leurs mains racontent, il espère et attend toujours l’arrivée de l’ours. Il leur faut mêler leurs doigts et presque plaquer leurs paumes. C’est aussi cette partie du spectacle qu’il déteste parce que c’est la fin et parce qu’il sent son alliance, dure et tellement présente, contre son auriculaire à l’ongle rongé.

Voilà, le spectacle est terminé et les enfants s’apprêtent à partir avec leurs parents. Il regarde les mains de la femme assise face à lui. Elles ne virevoltent plus. Il ne peut lever les yeux vers elle. Il remarque pour la première fois qu’elle a une petite cicatrice juste sous l’ongle du pouce gauche. Elle lui dit que c’est la marque d’une vilaine chute de vélo quand elle avait 7 ans. Il ya 30 ans. Il n’était même pas né. Il soupire doucement et lève les yeux vers elle. Mais elle s’est déjà tournée vers son sac et son manteau. Elle enfile ses gants et tend une joue distraite vers lui pour lui dire au revoir.

Elle est déjà partie. Il se dit que c’est bien triste tout ça mais qu’il la reverra demain et qu’il pourra alors faire danser ses mains avec les siennes. Il inspire bien fort et se promet de lui parler, demain. Ou bien la semaine prochaine.

Par Pilly80

Texte de Pilly80

Ce matin, elle s’est réveillée le ventre un peu noué. Elle ne sait plus depuis bien longtemps quel jour on est mais elle sait qu’aujourd’hui, elle s’en va. Elle quitte sa maison pour toujours. Ses enfants viendront la chercher toute à l’heure pour l’emmener dans la petite chambre de la résidence qu’ils lui ont trouvé le mois dernier.Tout ça parce qu’elle est tombée encore une fois et que parfois elle oublie un peu la date. A quoi ça sert de connaître la date quand on vit seule et qu’on est vieille ? Bon par contre, oublier d’éteindre le gaz, ça oui c’est embêtant et ça arrivait un petit peu souvent, elle le reconnaît. Elle sait bien qu’ils ont raison. Et puis, elle ne veut pas déranger.

Au pied du lit, sa valise est déjà prête. Elle n’emporte que quelques affaires. Elle y glisse les cadres posés sur la table de chevet avec les photos de ceux qu’elle aime tant : ses enfants et son mari, mais lui, ça fait longtemps qu’il est parti. Il est mort il y a des années maintenant. Elle ne sait plus trop quand.

Elle entre dans la cuisine. Sa main caresse la nappe cirée quand elle passe devant la table. Elle est toute usée, toute abîmée. Elle se fait un café. Juste de la poudre instantanée dans une tasse mélangée à de l’eau chauffée à la bouilloire, C’est pas très bon mais le fonctionnement de la cafetière est devenu bien compliqué ces derniers temps. Elle entend les merles qui s’égosillent dans le laurier. Elle sourit, ferme les yeux et ouvre grand les oreilles. Elle les écoute pour la dernière fois depuis sa cuisine, avec sa tasse de café fumante à la main. Elle est debout près de la table et sa main est à nouveau posée sur la nappe cirée. Elle attend un peu puis elle laisse entrer tous les souvenirs : les enfants qui font leurs devoirs sur cette table, le bruit de l’eau qui s’écoule pendant la vaisselle, le rire de son mari qui écoute la radio, le parfum des rosiers par la fenêtre les soirs d’été, les disputes, les secrets, les tartes aux pommes réussies et les brûlées, tout ! Ca fait beaucoup alors elle s’assoit un peu parce que la tête lui tourne.

Elle se lève ensuite et rentre dans le salon. Elle s’assoit sur le canapé et regarde le papier peint et là encore elle se souvient. Elle essaie de mettre tout ce qu’elle peut dans sa mémoire qui s’assombrit chaque jour un peu plus. Elle décide alors d’aller dans chaque pièce pour tout y sentir, pour tout toucher, pour tout regarder, une dernière fois. Et pour se rappeler ensuite, quand elle sera partie d’ici et qu’elle ne trouvera pas le sommeil.

Elle ne monte pas dans les chambres des enfants à l’étage. Elle ne les a pas aérées ni dépoussiérées depuis longtemps parce que les enfants ne viennent pas souvent et que l’escalier est devenu fourbe.

Elle se demande ce que va devenir sa maison après son départ. Les enfants la vendront sûrement. Elle espère que les prochains propriétaires y seront bien. Elle, elle y fut très heureuse. Enfin, peut-être pas tous les jours mais très heureuse quand même la plupart du temps.

Ca y est, ses enfants sont là. Ils l’attendent devant le portail écaillé. Elle leur fait signe à la fenêtre et  va prendre sa valise. Elle sort doucement sur le perron, se retourne puis ferme la porte sans lever les yeux. Elle fait tourner la clé dans la serrure, pour la dernière fois. La serrure grince et elle se dit qu’elle aurait quand même pu mettre un peu d’huile. Et là, elle se souvient qu’elle a laissé sa tasse sale dans l’évier. Tant pis, la maison aura un peu l’impression qu’elle reviendra toute à l’heure.

Elle tourne le dos à sa maison et tout d’un coup, un gros morceau de tristesse remonte de son ventre vers son cœur, poursuit sa route vers sa gorge et s’apprête à déborder de ses yeux. Et puis elle voit ses enfants et remarque alors qu’eux aussi, ils ont un gros morceau de tristesse coincé sous les paupières. Alors elle respire un grand coup et leur fait un petit sourire en marchant vers eux, vers son nouveau chez-elle.  Elle ne veut pas déranger.

Par Pilly80

Texte de Pilly80

Je craque et je grince de partout. J’ai froid, je suis trempée. Mais ceux que je transporte ont encore plus froid que moi. Et ils ont peur. Ils sont si nombreux, entassés les uns contre les autres. Il y a des vieux, des jeunes, des très jeunes et de très vieux. On a quitté le rivage il y a des jours. Je sens leur fatigue et je sens leur espoir. Il les porte, tout comme moi.

Je suis si vieille. Je devais finir mes jours bien tranquille au fond du petit port de pêche où j’ai travaillé pendant des années. J’ai vu la mer sous tous ses visages : aimante, nourricière, bienveillante puis amère, inflexible, injuste. J’ai transporté trois générations de pêcheurs. J’ai vu les filets revenir de plus en plus vides, les visages des hommes de plus en plus résignés. « Il faut partir, disaient-ils. Il n’y a plus rien de bon ici pour nous. » Alors voilà, on est parti tous ensemble, presque tout le village.

Je commence à en connaître quelques uns. Il y a le jeune Wacil, qui quitte ses parents parce qu’on lui a dit que là-bas, derrière l’océan, il y a un endroit plus serein où il vivra bien. Il est confiant, Wacil.  En plus, il a les yeux bleus, comme sa grand-mère alors il se dit que ça lui portera chance. Y en a une aussi que j’aime pas. Une qui est remplie de colère et d’aigreur. Qui pince les gosses quand ils dorment enfin, qui murmure des angoisses aux mères, qui méprise les jeunes et commande aux vieux. Mais qui pleure parfois dans son sommeil. Elle est souvent assise à côté de deux vieux amoureux. Ils ne sont que tous les deux au monde. Ils se disent qu’au pire ils partiront tous les deux ensemble et qu’au mieux ils vivront ailleurs. L’important, c’est qu’ils restent tous les deux. Et puis il y a Aya et ses petits pieds.  Aya qui commençait tout juste à marcher avant qu’on s’éloigne de la terre. Elle est surtout maintenant dans les bras de sa mère parce qu’il n’y a pas de place pour marcher sur moi. Mais parfois, quand elle pleure fort pour promener ses petits pieds, les autres s’entassent encore plus dans un coin et je sens ses fragiles premiers pas sur moi. Et alors j’ai moins froid. Et je me dis qu’on va y arriver, de l’autre côté. Y a pas de raison, même si je suis vieille et fatiguée. Heureusement, il y a Zineb. Elle chante souvent, Zineb. Et elle chante bien. Parfois, les autres chantent avec elle et ça fait un choeur rempli de courage. Elle veut rejoindre son amoureux qui est parti bien avant elle. Elle ne sait pas s’il est arrivé là-bas. Elle pense que oui et qu’il l’attend, tout content. Et puis quand elle a des doutes, elle chante un peu plus fort pour pas s’entendre. Y a un petit vieux qui la regarde souvent. Il a les yeux malfaisants. Lui, il aimerait bien qu’elle le retrouve pas son amoureux. Il croit que tout vieux et tout malfaisant comme il est elle voudrait bien de lui. Et  puis tout au bout de moi, il y a une famille complète : les parents, les enfants, les oncles, les tantes, les cousins, les grands-parents. Les plus petits passent de bras en bras mais j’ai toujours peur qu’il y en ait un qui glisse entre deux bras et tombe dans ceux de la mer.

Maintenant, je me craquelle et j’ai mal partout. Je suis si fragile, si lourde. J’ai peur mais ceux que je transporte ont encore plus peur que moi. On a quitté le rivage il y a des jours. Je sens leur fatigue et je sens leur espoir. Il les porte, tout comme moi.

Par Pilly80

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