Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: CatAvril2015

Texte de Sécotine

« Quand je serai grand, je serai arbre. »

Maman a encore levé les yeux au ciel. Enfin, au plafond, parce qu’on ne voit pas le ciel quand on regarde en l’air dans la cuisine. Elle a dit : « Ça n’a ni queue ni tête, Tom ! ». Évidemment que ça n’a ni queue ni tête, un arbre. Enfin si, on peut considérer que les plus hautes branches sont la tête de l’arbre, mais la queue, ça, je vois pas. Mais c’est normal, c’est parce que « ni queue ni tête » c’est une expression imagée. Ça veut dire que ça n’a pas de sens, et même que c’est un peu stupide. Moi, je trouve que ce sont les expressions imagées qui sont un peu stupides, parce que bon, techniquement, « être sur son 31 par exemple, ou « tomber dans les pommes », ça, ça n’a pas de sens… « Tom, tu ne peux pas être un arbre, on en a déjà parlé… » me re-dit Maman en soupirant.

Tom, c’est moi. Si on le dit en langage d’avion, ça fait Tango – Oscar – Mike. Le tango c’est une danse. Ça bouge. On compte les temps pour mettre les pieds dessus : 1, 2, 3 et 4. Moi j’aime bien danser, mais j’aime que les slows, sinon ça va trop vite.


J’aime bien parler en langage d’avion aussi. Je dis ça mais ce ne sont pas les avions qui parlent, bien sûr, ce sont les gens qui sont dans l’avion et dans la tour de contrôle qui utilisent les mots à la place des lettres pour être sûr de bien se comprendre, sinon ça peut faire des accidents et des catastrophes et tout. C’est l’alphabet radio international, et c’est l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale qui a décidé un jour que, hop, les gens des avions il parleraient comme ça. Moi j’aime bien l’idée que tu prends le temps de dire des mots à la place des lettres, parce que les avions ça va quand même super vite, mais là, paf, à un moment, les pilotes ils sont obligés de ralentir, ça fait comme une parenthèse de calme dans la vitesse (une parenthèse de calme, ça aussi c’est une expression imagée, parce que dans la vraie vie on ne peut pas mettre de vraies parenthèses comme dans les textes), comme un moment-statue dans un monde qui bouge tout le temps.

Mais même les vrais moments-statue, ça n’existe pas, parce que la planète, elle tourne sur elle- même (1670 kilomètre à l’heure) et elle tourne autour du soleil (107 460 kilomètres à l’heure). Du coup, même quand on ne bouge pas du tout, qu’on est parfaitement immobile, ben on bouge quand même. Et alors moi, je me suis dit que si on veut vraiment être parfaitement parfaitement immobile, il faudrait faire la statue dans un avion qui va super super vite dans le sens contraire de la rotation de la planète terre, comme ça ça annulerait les mouvements. Sauf que pour ça, faudrait un avion qui va tellement vite que je ne pense pas que c’est possible. Y’a que Superman qui pourrait le faire, s’il existait. Surtout qu’en plus le système solaire se déplace à 2000 kilomètre à l’heure dans un nuage interstellaire, alors ça commence à devenir vraiment compliqué de savoir dans quel sens il faut voler, et à quelle vitesse, pour être tout à fait parfaitement immobile…

Et puis même. J’ai réfléchi et en fait, réfléchir, c’est faire circuler des « informations neuronales » dans notre cerveau. Si ça circule, c’est que ça bouge. Les pensées, c’est comme du mouvement dans la tête. Alors à moins de s’arrêter de penser, on ne peut même pas être immobile à l’intérieur de soi. Je ne sais pas si on peut essayer d’annuler les mouvements de pensée en bougeant sa tête très vite, parce que je ne sais pas dans quel sens elles bougent, les idées, ni à quelle vitesse. Peut-être qu’elles vont encore plus vite que le son (340,29 mètres par seconde ) ? Ou même que la lumière (299 792 458 mètres par seconde) ?


Ça donne un peu le tournis quand on y pense…

Et moi j’arrive pas à arrêter de penser.
En fait, c’est pas possible la vraie vraie immobilité.

C’est pour ça que faire la statue sur place, comme un arbre, c’est déjà pas si mal. Et puis un arbre, ça pense pas. Enfin, je crois pas. Ça doit être chouette, de pas penser, des fois…

Alors moi, quand je serai grand, je serai arbre.

Je l’ai redit à Maman pendant qu’elle rangeait les verres dans le lave-vaisselle, mais en chuchotant lentement à son oreille. Quand on dit les choses doucement, un peu comme des mots-statues, ça s’installe mieux dans la tête, je trouve. Maman a soupiré, mais un soupir gentil, ceux qui vont avec les bisous, pas un soupir de « Oh tu m’énerves ! ». Un soupir tout doux, comme le vent dans les branches.

Quand je serai grand, je serai arbre à soupirs de bisous, même.

par Sécotine 
Sur mon blog (oui, j’ai un blog, ça arrive à des gens bien), je me définis comme « orthophoniste, bidouilliste, écologiste, féministe et autre trucs en -iste, mais pas triste ». Ce n’est pas totalement éloigné de la réalité, être plus honnête aurait été moins vendeur. Ceci dit, je ne suis pas à vendre, sauf à coup de fraises tagada et de tarte au maroilles, mais pas les deux en même temps, faut pas pousser.

Texte de Gaby

Elle a cinq ans. Elle pédale sur son petit vélo.
Elle a fait enlever les roulettes ce matin.
A cinq ans, on peut, non ?
Alors, elle a demandé, sans relâche.
Alternant trépignements et pleurs.

Le temps passe, lentement, elle s’entête.
Alors, de guerre lasse, Maman a cédé et enlevé les roulettes.

Elle a filé à toute allure dans l’allée, pédalant au rythme de ses sanglots.
Elle sent les larmes sécher sous le vent de sa course folle.
Ses jambes bougent à une cadence effrénée, et peu à peu son cœur se calme.

Elle arrive au bout de l’allée, s’arrête.
Elle n’est pas tombée. Elle revient lentement, sourire aux lèvres..
Son cœur et ses jambes ont trouvé leur rythme, ensemble.
Elle se sent bien sous le doux soleil du printemps.

Maman la serre dans ses bras, fière, soulagée.
Elle soupire. Elle avait suspendu sa respiration.
Elles reprennent leur souffle en rentrant vers la maison.
Heureuses et complices.

Neuf ans. Espagne, vacances, soleil.
Et la maison, la pinède, du thym dans le jardin pour la tisane, les plages.
Avec sa petite sœur, elle s’inventent des maisons dans les oliviers et parcourent les ruelles en vélo.
Elles vont jusqu’à la plage en cachette, pédalant de bon cœur, savourant cette année une vraie liberté.
Le temps s’étire.
Nager, pédaler, se balancer mollement dans le hamac accroché aux grands pins, puis repartir en vélo, seule cette fois car la petite sœur est fatiguée. Pédaler jusqu’au soir puis s’écrouler de fatigue dans son lit.
Douceur de vivre…

Elle a douze ans.
C’est dur, le collège. Se faire des amis, grandir.
Ça a encore crié, entre elle et son père.
Elle sort en claquant la porte.
Elle prend son vélo, et descend vers le centre ville.
Il fait froid, son nez rougit et la morsure du vent la détourne de sa colère.
Elle roule le long du port, ralentit pour éviter les passants.
Arrivée au bout de la jetée, elle s’assied sur un rocher.
Genoux serrés, regard perdu dans les flots, laissant couler ses larmes en les imaginant se mêler à la mer.
Le temps s’arrête, elle se fond aux éléments et oublie tout.

L’instant d’après, une mouette se pose , toute proche. Puis s’envole.
Un air appris à la chorale la semaine dernière monte à ses lèvres…
« Comme un enfant, aux yeux de lumière
qui voit passer au loin les oiseaux
comme l’oiseau bleu survolant la terre
voit comme le monde, le monde est beau »

Elle sourit aux paroles tellement en accord avec l’instant présent.
Elle se voit, elle, en enfant aux yeux de lumière. Sourit encore.
Remonte sur le vélo en fredonnant, et grimpe la cote en danseuse au rythme joyeux de la chanson.
Elle est vivante, son nez est froid, son corps a chaud. Elle respire fort et dans sa tête, le calme est revenu.

Elle a 20 ans. Et un grand chagrin d’amour.
Elle sort dans la nuit, MP3 sur les oreilles. Elle roule vite, encore. Et chante fort pour évacuer le chagrin.
Elle s’essoufle, peine sous le double effort du pédalage et du chant.
Elle s’arrête. Vaguement inquiète tout de même d’être là, en pleine nuit. Un peu perdue.
Elle s’imagine traquée par un voyou et reprend sa course, en silence cette fois, chut, ne pas se faire repérer.
Elle se concentre pour refaire, à l’envers, le trajet.
Quand elle arrive enfin chez elle, elle s’écroule sur son lit, comme dans son enfance.
La fatigue la gagne, elle s’endort. Le chagrin attendra demain….

Elle a trente ans. Elle est enceinte.

Elle a des milliers d’heure de vélo derrière elle, cela ne se voit plus avec ses kilos.
Son petit bouge de plus en plus, pendant qu’elle cesse peu à peu tout mouvement, terrassée par la fatigue.
Elle est au ralentit, lui gigote sans cesse, la rouant de coups de l’intérieur.
Le temps s’écoule, ponctué des disputes avec le futur père.
Elle trépigne d’impatience. Veut découvrir le visage du ptit bonhomme.
Hésite, elle, à bouger. Partir, rester……
Elle partira, finalement.
Un peu plus tard.

Cinq années se sont écoulées.
Elle vient de se fâcher contre son fils.
Il veut toujours avoir raison. Il a toujours raison. Ou presque. C’est épuisant.
Ils se sont crié dessus, vraiment. Fort.
Elle n’avait pas crié comme ça depuis longtemps.
Elle a hurlé des paroles furieuses, les mots sortant de sa bouche si vite qu’il n’a pas dû en saisir la moitié.
Il a claqué la porte de sa chambre, elle s’assied en pleurant de fatigue.
A travers la vitre, le soleil lui réchauffe le visage.
Elle respire profondément, lentement.
Mais l’apaisement ne vient pas, elle doit bouger.
Alors, elle se lève et tape trois coups à la porte du petit.
Lui, il est immobile dans un coin de la chambre.

« viens voir, j’ai une idée » dit elle.

Elle l’entraîne en bas, il la suit à contre cœur.
Elle ouvre le garage.

« tu veux ? »

Sourire timide du gamin.
Ils se regardent, et il monte sur son vélo dont les roulettes ont été enlevées la semaine dernière.
Pour ses cinq ans, comme elle il y a déjà si longtemps.
Elle sourit à son tour, émue à cetet répétition ses souvenirs à elle.
Confiante : Elle se souvient, elle, qu’elle a réussi au même âge.
Qu’il faut faire confiance à son gosse, et lui permettre d’avancer à son rythme à lui.
Parce qu’il sait, lui, où il en est.
Et aujourd’hui, lui, il en est à filer comme le vent sous le soleil de cette fin d’après midi.
Puis il s’arrête au bout de l’allée :

«  Dis, Maman, tu viens ? je t’attends ! »

Elle sourit. Elle s’élance aussi, avec lui, complices, toute colère oubliée…
Ils avancent en souriant, au même rythme.
Leurs cœurs se calment et se rejoignent.
Ils se sourient.

Par Gaby

Texte de Carolalune

Le mouvement

Quand j’avais vu son regard se détourner, j’avais su, direct. On n’est pas devine pour rien. Mais je n’avais pas bougé d’un cil. Ils étaient trop occupés à protéger mon propre regard.

Quand je m’étais réveillée au milieu de la nuit, et que j’avais touché le lit froid, à côté de moi, j’avais avalé le vide. J’avais digéré l’absence. Mais je n’avais pas pleuré. Mes larmes avaient tout juste fait de la buée, à l’intérieur. Alors certes, c’est un challenge, de faire de la buée avec ses larmes. Surtout à l’intérieur. Mais ça s’apprend. Y a des choses pires dans la vie qu’un lit froid. Je m’étais rendormie.

Au petit matin, mes yeux s’étaient ouverts sur son sourire. Le soleil qui filtrait par la fenêtre dessinait un triangle sur sa joue. J’avais voulu, un instant, en faire le contour avec mon doigt. Mon bras m’a dit non. Il fait chier mon bras avec ses ordres à la con.

Je l’ai écouté me raconter ses conneries, trouver des excuses, me dire que tout ce qu’il faisait il le faisait pour moi alors qu’il le faisait pour lui. Il se trompait, tellement. J’avais de la peine, je ne savais même plus pour qui. Je regardais sa bouche faire ses mimiques habituelles, je regardais le triangle sur sa joue, je regardais ses yeux qui cherchaient une ouverture, un endroit où passer. J’ai attendu que ça passe.

A un moment, j’ai mis mes tongs, j’ai fermé la porte, tout doucement, et mes pas ont pris le chemin de la plage. Ça sentait bon l’été, un mélange d’embruns, de barbecue et de monoï. Consciencieusement, bien comme il faut, j’ai étalé ma serviette sur le sable, comme si j’allais être notée là-dessus. Pathétique. En plus c’était pas une serviette c’était une tenture indienne représentant Ganesh. Bien le merci Ganesh.

La mer était fraîche tendance froide. J’ai fais la planche, longtemps, les yeux grand ouverts sur le ciel. Je n’arrivais pas à réfléchir. A l’intérieur ça s’agitait sévère. Je n’étais pas en colère, j’en étais bien incapable, je devinais la honte, la déception, le fatalisme, l’espoir, encore, et puis l’empathie, toujours là, bien en place, bien inutile, bien bête. Les pensées se bousculaient, tout se mélangeait.

Ça faisait des jours que mes émotions passaient au shaker. Et il avait beau me questionner, me supplier de lui parler, mon cœur restait muet. Comment dire ce qu’on pense quand ce qu’on pense est actuellement indisponible pour cause de secouage ? Comment formuler, choisir des mots, cette armada de machins qualifiants, coupants, définitifs ? Comment être juste, comment capter les nuances, les détails, quand c’est le bordel et que tout va à toute vitesse et que tout est changeant ? En plein feu d’artifice, en pleine tempête, je ne pouvais qu’attendre. Je savais que loin de sa bouche qui racontait des conneries loin de ses yeux qui cherchaient une ouverture, ça allait arrêter de s’agiter. Et qu’à ce moment-là, après avoir laissé reposer le cocktail, je saurais enfin quel mélange le barman m’avait concocté. Il fait chier le barman avec ses ingrédients mystères et ses cocktails à étages.

Peu à peu les mouvements tranquilles de la mer ont décrispé mes muscles. Je sentais mes cheveux danser autour de mon crâne. Je flottais, comme un bouchon livré au courant, n’offrant aucune résistance parce que soyons clairs, les bouchons ne savent pas faire ça. Je repensais aux conseils que je m’étais auto-livrée avant de partir. Laisse les relations aller là où elles veulent aller, je me disais. Arrête de vouloir les tordre pour les amener où tu veux, alors que tu sais même pas où tu veux qu’elles aillent, arrêtons de nous mentir. Laisse-les errer, suivre un chemin un moment, avant de bifurquer pour un sentier de traverse. Laisse-les flotter, s’accrocher à la branche d’un peuplier, et puis prendre de l’altitude, chanter à tue-tête avant de s’éloigner. Laisse-les se perdre, et réapparaître, au détour d’un nuage. Pourquoi priver de sa liberté cette relation si spéciale, si unique, si farouche, je me disais. Quel bordel. Je regardais les nuages filer au-dessus de moi, je sentais la mer immense tout autour, je mentirais si je prétendais qu’aucune larme ne s’était mélangée à la mer, à ce moment-là.

 Par Carolalune

Texte de Yonmouth

Au croisement des escaliers de la basilique du Sacré Coeur, du coin des tissus de la Halle Saint Pierre et du quartier Barbès, se niche depuis plus de 80 ans un petit troquet populaire de Montmartre. Un peu miteux avec ses murs douteux ayant vu trop d’excès et sa décoration brocanteuse, je préfère le dire authentique, ça lui donne tout son charme et ça plaît aux touristes.

C’est là que je travaille, dans ce petit théâtre de la vie quotidienne où chaque matin j’ouvre les rideaux, allume la lumière et choisis la musique. Je prépare la scène pour son ballet quotidien, où chacun joue son rôle, s’anime et s’évapore au gré des heures. Des représentations en milliers d’actes.

Aujourd’hui est un jour ordinaire. Je place mes sièges, écris mes ardoises, nettoie mes planches. Mes premiers figurants entrent en scène ; ceux-ci sont variables, interchangeables, ils ont rendez-vous dans le quartier ou un chantier pour la semaine, et viennent prendre le café qui marquera le début de leur propre représentation quotidienne. Ils changent tout le temps, parfois ils reviennent. Moi, j’essaye de les reconnaître.

Première entrée impromptue : voici venir Leonardo, un de mes premiers danseurs favoris, tragi-comique et bondissant. En bon italien, c’est un coeur d’artichaut éperdu, un Don Juan qui se perd souvent au Lac des Cygnes, et vient épancher son coeur malmené sur le bois de mon comptoir, avant de repartir rasséréné dans le tumulte de son existence. Juste derrière lui se glisse Cathy, furtive comme une ombre. Cathy fait partie de mon décor, quand elle n’y est pas je sais que quelque chose manque. Elle erre dans le quartier comme elle vit dans son monde, et prend ses allongés en deux minutes ou en deux heures. Elle rythme à sa guise ses entrées et ses sorties, en petite ballerine figurante un peu sauvage. C’est à se demander à quoi ressemble sa vie.

Le rythme s’affole, la directrice artistique fait son entrée, flanquée de sa petite étoile virevoltante. Nathalie, la patronne, est un métronome mal réglé. Elle s’en moque, elle impose son rythme, et en bonne tornade – de bonne ou de mauvaise humeur – elle arrive et repart quand ça lui chante. Elle fait toujours quelque chose ; simplement, on ne sait jamais quoi. Sa petite star a 6 ans. Lino est un bandit, capricieux et virevoltant, aussi aérien que sa mère est terrienne. Son mouvement à lui, c’est le tourbillon arc en ciel : depuis que son papa est parti, il met des couleurs dans les maisons de ses dessins, et il court encore plus loin. A peine arrivés, les voilà repartis.

Commence alors l’acte principal, les rencontres parfois cocasses des comédiens ambulants, le Don Quichottage à mille à l’heure du service de midi. Se croisent alors ma quadrille habituelle de clients du quartier, chacun à son heure et à sa table préférée, le défilé de touristes égarés s’étalant pendant des heures à manger des escargots avec du vin rouge pour savoir ce que c’est d’être français, là où tous mes petits parisiens choisissent en choeur le hamburger. Ces trois heures là paraissent dix minutes, me ballottant dans tous les sens, entre l’interminable pas de deux des amoureux du coin, le supplément chantilly quotidien de Lilamour – 93 ans -et les entrechats express des stressés de l’agence d’en face en tenue d’apparat expédiant leur formule midi sans ronds de jambes.

Quand sonne 15 heures, arrive l’entracte, le moment calme où je redonne à ma salle tout son éclat. A 15h30 entre en scène mon Coryphée, réglé comme une horloge : John vient prendre sa noisette, qu’il mettra une heure à terminer. Tout le monde connaît John, il préside sereinement au centre de la scène, chacun lui parle et le salue. Il oscille en permanence entre ici et ailleurs, entre calme olympien et envolées lyriques. Se succède alors autour de lui un enchaînement de petits rats, venant prendre leur café à emporter ou en terrasse, les rapides qui font cul-sec et les bavards qui me commentent le journal de A à Z, chacun venu chercher sa pause et un sourire sur la scène de mon théâtre.

Et moi, dans cette fabuleuse pantomime, je suis le maître de ballet, le répétiteur quotidien infatigable. Et moi, malgré toutes mes gesticulades, clouée derrière mon comptoir, moi je suis la seule qui ne bouge pas.

Par Yonmouth

Texte de Colette

« Badi Bada Feu Clap Clap » .
Un tourbillon.
Une tornade.
Un engrenage complexe parfaitement réglé.
Et toujours ce moteur qui tourne en boucle.

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Lui.
Son corps ne cesse de bouger. L’œil de l’autre ne peut le suivre. Le sien ne peut fixer celui de l’autre. Il semble animé par une transe secrète. Lui-même possède-t-il la clef ? Simultanément ses mains claquent. Vite et fort.
Toujours cette chorégraphie mystérieuse,

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Peu importe ce qui l’entoure.
Peu importe ceux qui l’entourent. Jusqu’à épuisement il persévère. Se rassurer. Essayer.
On l’effleure. C’est un cataclysme qui survient. Il s’effondre et entraîne l’autre dans sa course infernale.
Toujours cette rengaine infernale.

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Des cris. Des onomatopées. Des gestes. De larges mouvements qui semblent déraisonnés.
La culpabilité est un gouffre dans lequel l’autre se noie. Je retiens mes sanglots. Mon cœur a pris l’habitude de battre la chamade au rythme de ce refrain lancinant. Si seulement je pouvais décrypter le code, identifier la formule, interpréter, mettre du sens. Je suis à la fois aveugle, sourde et muette face à lui. Je me déteste.
Toujours cette angoisse criante qui explose.

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Je m’appelle Zoé, j’ai 33 ans et je suis maman d’un merveilleux petit garçon, Pablo. Je l’aime plus que tout.
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Pablo. Il a cinq ans. Je voulais qu’il souffle ses bougies, sur son gâteau, comme un grand. J’avais fait une tarte aux fraises. Pablo adore les fraises. Enfin, Pablo adore surtout le rouge. De fait, il adore tout ce qui est rouge. Bref, c’était une mauvaise idée ce gâteau avec ces bougies. Pablo a eu peur.
Et comme toujours…

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Pablo a été diagnostiqué autiste l’année dernière. Je ne peux résoudre. J’ai peur moi aussi.
Toujours maintenant.

« Badi Bada Feu Clap Clap ».

Par Colette
Lorsqu’elle écrit Colette n’a pas d’âge…
Les mots s’enfilent comme des perles sur un collier…
Les textes qu’elle écrit ne vivent que sur l’écran de son ordinateur ou sur les pages de ses carnets.
Aujourd’hui, elle décide de se lancer un défi,
Elle a envie,
Elle a peur,
Elle est impatiente,
Elle imagine,
Elle est heureuse d’écrire, là, maintenant, tout de suite ; de penser à ce qui l’attend…

Texte de Nolwenn

7 :00. Réveil. France Info. Grmph. Non. Pas encore.

7 :05. Claire m’embrasse sur le front et se lève. Mon esprit tente d’émerger. Mes oreilles essaient d’écouter les infos. Massacre au Kenya. Suicide de l’ancien maire de Tours. Grève à Radio France. Monde de merde. Se rendormir encore un peu ? Oui.

7 :15. Les enfants bougent dans la chambre d’à côté. Malo descend de son lit superposé en sautant. Un jour il se fera mal. Un jour il m’écoutera. Julie râle qu’il est trop tôt. Comme tous les matins. Claire sort de sa douche, revient dans la chambre pour s’habiller. Pas envie de bouger. Encore tout engourdi de sommeil. Rester là, quelques minutes de plus.

7 :20. « Louis, tu comptes te lever ou pas ? » Ou pas. Fatigué, déjà mal au crâne. La journée d’hier au boulot était terrible. Je ne veux pas revivre la même. Marre de ce stress, de cette pression. Marre. Julie entre dans la chambre en trainant les pieds. « Maman pourquoi je dois me lever alors que papa reste couché ? » Elle saute sur le lit. Je veux l’enlacer. Je ne peux pas. Pas de réponse de mes bras. Je tente de me tourner sur le côté. Rien. Mon corps reste immobile. Je ne sens rien.

7 :25. C’est quoi ce bordel ? « Julie, va t’habiller, je vais te préparer tes tartines. Louis, dépêche-toi ! » Claire sort de la chambre. Non, non, non revient ! J’ouvre la bouche. Pas un son. Merde ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi je ne peux plus bouger ?

7 :27. Ce n’est pas possible. C’est un cauchemar, je vais me réveiller. Je ferme les yeux, j’ouvre, je ferme, j’ouvre. Rien. Je commence à suffoquer. Claire aide-moi ! Non pas de panique, tout va rentrer dans l’ordre, il y a forcément une explication. Non je ne vais pas mourir.

7 :30. « Louis, tu te fous de moi ? » Claire regarde-moi bien, je ne peux plus bouger, je ne peux plus parler. Regarde-moi ! Claire, j’ai peur ! « Louis ça va ? » Non, ça ne va pas. Je suis terrifié. « Louis ce n’est pas drôle. Qu’est-ce qu’il y a ? » JE NE PEUX PLUS BOUGER ! Sors moi de là. AIDE-MOI !

7 :32. « Louis tu me fais peur. Arrête tes conneries. Parle-moi et sors de ce lit. » J’aimerai tellement. Je recommence à suffoquer. Je vais m’étouffer, je vais mourir. Claire me secoue, je ne sens rien. « Louis ! Louis, merde ! J’appelle les pompiers. »

7 :35. « Bonjour, je vous appelle parce que mon mari ne bouge plus. Il a les yeux ouverts, il me regarde mais il ne bouge pas, ne parle pas, ce n’est pas normal. Il devrait être levé depuis 30 minutes, ce n’est pas son habitude. Je ne sais pas, peut-être. 32 avenue des Lilas à Rezé. Merci. »

7 :37. Claire j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur. Reste-là. Prend moi dans tes bras. Aide-moi. J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur. Qu’est-ce qui m’arrive ? Au secours. J’ai peur Claire. « T’inquiète pas Louis, le Samu arrive, ça va aller, tu vas t’en sortir. » Pourquoi tu pleures Claire ? Pourquoi tu trembles ? Claire j’ai peur. « Je suis là mon amour, ça va aller, t’inquiètes pas. »

7 :42. « Ils sont là, je reviens. » Non, non ne me laisse pas. Claire ! J’ai peur. « Bonjour monsieur, je suis le docteur Sala. Si vous m’entendez, si vous me comprenez, clignez des yeux. » Je cligne, je cligne, je vous entends, je vous comprends. Aidez-moi ! « Avez-vous mal quelque part ? » Non, je ne cligne pas. Je ne sens plus rien, c’est horrible. « On vous emmène à l’hôpital. »

9 :00. « Monsieur, vous avez eu un accident vasculaire cérébral. Nous allons vous opérer. »

« Il est 7h sur France Info, ne cherchez pas le réveil, vous avez la radio. » Je me tourne, j’enlace Claire. Tout va bien. Ouf.

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Groux

Des jours enfermés dans cette chambre. Sa chambre. Volets fermés. Allongée sur le lit, attendre que le temps passe. S’oublier. Si elle ne bouge plus, peut être qu’elle n’existera plus.

La chaleur pèse sur elle. Elle ne bouge pas. Le ventilateur est là, proche d’elle. Il la nargue. Ne surtout pas le mettre en route, ne pas bouger. Attendre, immobile.

Les larmes n’ont plus la force de couler, les cris ne sortent plus. Les mains le long du corps, elle ne fait plus qu’un avec le matelas. Son cœur se transforme en pierre. Elle tente de ralentir sa respiration, n’être qu’un mouvement imperceptible.

Elle garde les yeux fixés au plafond, se répétant en boucle les dernières paroles qu’il lui a dites.

Le temps s’est arrêté au moment où il lui a dit qu’il ne l’aimait plus, qu’il en aimait une autre.

Une fin d’histoire tellement cliché, tellement prévisible. Elle s’était toujours dit qu’elle ne serait jamais ce genre de couple.

Et aujourd’hui, elle est là, seule, allongée sur ce lit comme toutes ces autres femmes.

Son téléphone s’allume. Un message. Elle tourne à peine la tête, elle sait déjà que ce ne sera pas lui.

Elle a coupé la sonnerie pourtant, rien ne doit venir la troubler. Elle aurait dû éteindre son téléphone. Figer le temps dans sa douleur.

Son téléphone se rallume une deuxième fois. Puis une troisième.

A regret, elle se lève de son lit, se dirige vers son téléphone.

Chaque pas lui semble une épreuve. A force d’avoir été couché, son corps lui semble lourd et inerte. Lever la jambe, plier le genou, poser le pied par terre… Recommencer.

En prenant son téléphone, elle prend conscience de la souplesse de ses doigts. Ouvrir la main, serrer les poings, mouvements infimes mais si importants.

3 messages de sa sœur. Elle veut passer la voir, se doute bien que quelque chose ne va pas.

Elle se retourne et regarde son appartement. Ce qui lui semblait auparavant un nid douillet et un cocon, lui semble à présent menaçant.

Si sa sœur doit passer, autant rendre cet appartement présentable. Elle ouvre tout d’abord la fenêtre et les volets. Allume un bâtonnet d’encens. Reste fixée sur le mouvement de la fumée qui s’élève et fait des volutes. Puis son regard est attiré par la danse du rideau entrainé par le vent.

Sa robe bleue est posée sur la chaise. Elle l’enfile, frissonne au passage du tissu sur sa peau.

Une envie de sortir, de voir le soleil l’envahit. Comme un automate, elle ouvre la porte et bascule la tête en arrière en sentant les rayons du soleil sur elle. Elle fait quelques pas dans le jardin.

S’arrête, émerveillée. Ces jours dans le noir l’avaient coupée de tout.

Elle redécouvre l’odeur du lilas, le bruit du vent dans les feuilles.

Puis son regard s’arrête sur les mouvements des brins d’herbe, dansant au gré du vent. Se courbant dans un sens, puis dans l’autre ; se redressant fièrement ensuite.

Elle s’accroupit, son jardin est grouillant de vie ; des fourmis qui s’affairent, une araignée qui traverse, un papillon qui virevolte.

En se relevant, les volants de sa robe se mettent à onduler au vent. Le tissu se meut autour de ses jambes.

L’air se charge de légèreté. Elle se sent tout d’un coup légère et apaisée. Son corps se remet en mouvement, reprend ses droits.

Une envie de danser la prend. Elle fait 3 petits pas dans son jardin. Une sensation aérienne l’envahit.

Poussée par une force invisible, elle se met à tournoyer dans le jardin. Tourne de plus en plus vite. Sa robe se soulève autour d’elle. Elle ne sait plus où est le sol, où est le ciel. Elle se met à rire, ses jambes se plient sous elle. Elle se retrouve à rouler au sol. Un mélange de couleurs passe devant ses yeux ; bleu du ciel, vert de l’herbe, marron de terre, rouge des fleurs, jaune du soleil.

Elle se relève, titubante. Se met à courir derrière les papillons, derrière le vent, derrière cette feuille qui vole. Elle se remet à tourner, les bras grands ouverts. Sent le vent qui glisse le long de ses bras. Le ciel se mélange au soleil, son rire se mélange à ses larmes.

Elle court, elle danse, elle rigole. Son corps la guide, elle se laisse faire.

Elle s’aperçoit que d’avoir suspendu sa vie ne lui correspond pas. Tout n’est que mouvement autour d’elle.

Elle est en vie.

Par Groux

Texte de Clopine

MOUVEMENT ?

Pour moi, ça a commencé par le mot « libération ». Un beau mot, long et fort comme un fleuve, qui vous emportait, bras dessus bras dessous, jusque dans la rue, jusque sur les pavés… Un mot de combat – car j’apprenais avec lui que les mots sont aussi des armes, et même, souvent, les seules armes dont on peut disposer. Un mot revendiqué, car il signifiait la possibilité, dans ce monde que certains voulaient immuable, d’un « avant », jusque là caché, admis, soumis, et surtout d’un « après », où peut-être, enfin, on pourrait disposer de soi-même ?

Ca continuait avec le mot « femmes ». Compliqué, ce mot-là. Très compliqué. Moi, par exemple. Est-ce que j’étais, est-ce que je me sentais une « femme » ? Et qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire, grands dieux ? Quand mes seins avaient poussé, que le sang avait coulé tous les mois, on m’avait dit « te voilà une vraie petite femme, maintenant ». Je n’en avais certes pas été plus fière pour autant. Plutôt embarrassée, à vrai dire. La philosophie, qui m’attribuait le caractère d’ « être humain », générique, collectif et neutre, me semblait bien plus raisonnable, pour décrire ce que j’étais. .. Oui, mais voilà ! Le monde, lui, n’était guère « raisonnable », et parce que j’étais une femme, il me faudrait apprendre, durement, ses cruelles lois.

Mais le mot le plus beau, celui qui couronnait les deux autres, qui était en avant, toujours le premier, partout, qu’on lançait en l’air et qu’on rattrapait, qui courait comme les rivières et se déplaçait comme les astres, qui se cachait dans les branches perpétuellement agitées des peupliers et remplissait l’espace du vol des oiseaux, ce mot-là était celui que je chérissais le plus. Oh, me voici au seuil de la vieillesse maintenant, et je sais bien que l’hiver ralentit les pas les plus pressés. Mais pourtant, c’est ce mot qui me ressemble encore le plus, et que je voudrais donner aux autres, comme un sourire, comme quand, le matin, on voit l’aurore « aux doigts de rose » faire revivre le jardin. Je voudrais le donner à toutes celles qu’on entrave, par tous les moyens possibles. Celles qui sont ensevelies vivantes, et dont les vêtements même, lourds, noirs et grillagés, sont conçus pour les empêcher, précisément, de bouger.

MLF. Ca sonnait bien, comme un drapeau qui claque. Trois petites lettres, comme trois petites allumettes qui ont mis le feu à ma jeunesse, et qui me manquent désormais, surtout quand ma radio, ma télé, mon ordinateur, m’apprennent tous les jours les horreurs sans nom que mes sœurs doivent subir…. Je suis sûre que d’autres lettres vont inévitablement surgir, qui viendront prendre le relais de ces trois-là. Ca me semble long d’attendre, voilà tout. Car même si je suis en sécurité, dans ma maison, ma vie, mon pays, je ne peux être tout-à-fait libre, tant que sur cette planète on tuera une petite fille au seul motif qu’elle est, en devenir, une femme.

Alors je garde dans mon poing serré ces trois mots-là, précieusement, comme quand petite, à l’école, je ramassais les beaux marrons luisant qui parsemaient la cour de l’école : je les gardais dans ma main, puis dans ma poche. On me demandait de rester assise, d’être sage, de ne pas remuer. Les marrons, eux, me promettaient la cour, les courses, les cris, les jeux… La vie. Je les touchais du bout des doigts, pour m’aider à tenir jusqu’à la récréation… Trois mots comme les marrons de mon enfance : « libération », « femmes », et puis le plus beau des trois, ce mot qui est à lui seul un programme politique et l’oriflamme de l’espoir : MOUVEMENT.

Par Clopine

Texte d’Ariane

Un déhanchement à gauche, un déhanchement à droite. On bascule le bassin, comme ci. Ne pas oublier le mouvement des hanches, comme ça. Marquer le tempo. Chaque chose en son temps. Chanter. Laisser la musique s’imposer. Se déhancher. Suivre le rythme. Taper des mains. Mais comment font-ils ?!

Danser. Eviter les cailloux. Au début, ça les étonnait qu’elle soit pieds nus. Ils prenaient ça pour une moquerie. Ou une ingratitude, peut-être. Elle leur a expliqué qu’elle préférait le contact de la terre sous ses pieds, qu’elle aimait sentir les vibrations du sol. Elle se sent plus libre, ainsi. Ça les surprend toujours mais ils se sont habitués. Maintenant, les petits se déchaussent quand ils veulent l’imiter. Ça la fait rire.

Le rythme s’accélère. Surtout ne pas lâcher. Elle transpire. En temps normal, elle s’essuierait discrètement le visage, mal à l’aise. Mais ici, les gouttelettes le long de son visage et son tee-shirt trempé sont sources de fierté. On l’encourage. Elle se dit qu’il lui reste du travail à faire mais on l’acclame, pour ses efforts, son sourire, sa transpiration. Ça la touche. Pour quelques progrès aussi, peut-être. Faut dire, après plusieurs mois à ce rythme, elle note enfin que ses mouvements sont plus naturels. Elle sait que, demain, des courbatures les inscriront temporairement dans son corps.

Pourtant, amatrice des boîtes de nuit, elle en a passé des nuits sur le dance floor ! Les chorégraphies, le rock, le jazz, les slows, elle se débrouille. Mais là, c’est comme si elle découvrait son corps, si elle découvrait ses hanches, son bassin, ses genoux, ses épaules, ses coudes. Elle se demande comment elle faisait avant pour ne danser qu’avec ses pieds et ses mains. Tout comme elle se demande comment elle faisait pour marcher, seulement avec ses jambes. On lui avait appris que la danse était une affaire de grâce et de délicatesse. Deux choses qui n’ont jamais été son fort, à bien y réfléchir. Ici, il s’agit de lâcher prise, d’oser, d’être spontané. La clé : être portée par la musique.

On lui tend un verre d’alcool de palme. Ça fait du bien avec cette moiteur. Le groupe s’agrandit, les voisins arrivent, les enfants les rejoignent. Pas besoin d’invitation pour danser sous la voie lactée. Les bébés dodelinent dans le dos de leurs mères. Là d’où elle vient, on sait skier avant de savoir marcher. Ici, on sait danser avant de savoir marcher. Elle ne peut s’empêcher de penser « le rythme dans la peau ». Un instant, elle se trouve malchanceuse. Elle se dit alors qu’elle exagère… N’empêche qu’on est bien, là… La chaleur, la musique, les rires… Tout est tellement simple. Elle sait que la plupart de ceux qui l’entourent pense être nés en enfer. Comment leur faire comprendre qu’elle n’a jamais été aussi heureuse ? A eux qui soutiennent que leurs sourires sont des façades, qu’ils font semblant d’être heureux…

Autour d’elle, on se saisit des canettes, des bassines, des feuilles d’arbre, des bouteilles, des cailloux. On invente de nouveaux instruments, à percussions, à vent ou à cordes pour compléter le son du djembé. Elle se demande comment elle fera pour se réhabituer à sa vie d’avant, si elle y arrivera. Ça lui tord les boyaux d’y penser. Alors, elle danse pour oublier. Elle mesure alors qu’ils doivent être fiers d’elle : vivre au jour le jour, profiter. Elle y parvient. Enfin.

Cette nuit, c’est décidé, elle dormira dans la cour, en accord avec le ciel. Pour profiter de la douceur de la nuit, la tête sous les étoiles. Pour les remercier de veiller sur elle.

Par Ariane
Bonjour à tous ! 
Après 10 ans sans prendre la plume, je me lance dans une nouvelle aventure !

Texte de Clamoiselle

Départ en Vacances

J’ai toujours détesté ça, les départs en vacances. Chacun s’agite dans son coin, traverse la maison à grandes enjambées, des cris fusent de la cave au grenier.

« Maman, elles sont où mes palmes?»

« Maxime, je sais que c’est toi qui m’as piqué mes écouteurs MP3, rends-les moi immédiatement!»

« Gérard, les piquets de la tente, pourquoi ne  sont ils pas dans le petit sac en toile, AVEC la tente?»

Je déteste ça, ce bruit,ce tumulte, je me fais toute petite et évite d’être dans les pieds des uns et des autres.

La voiture est déjà devant la porte, ça c’est le rôle de papa. Maman voulait acheter un coffre de toit, mais papa n’a rien voulu entendre: et l’aérodynamisme, et ma vitesse moyenne, et ma consommation.

Comme chaque année nous serions donc serrés comme des sardines à l’arrière, Sophie, Maxime et moi. Comme chaque année on me mettrait au milieu, normale, je suis la plus jeune, comme chaque année j’aurais mal aux fesses durant les six heures de route.

Sauf que cette année, je suis la plus grande, Sophie la plus grosse et Maxime le plus puant.

Chacun s’occupe de son paquetage. Sophie essaye vainement de fermer sa valise en s’asseyant dessus, elle a même demandé l’aide de Maxime qui bien sûr lui a éructé d’aller se faire voir.

Maxime il s’en fout, il a son vieux sac en toile, ses palmes, son tuba et son maillot-short. Rien besoin de plus.

Maman bourre ses deux valises de vêtements pour toutes occasions, on ne sait jamais. Elle oublie, comme à chaque fois, qu’au camping de la Plage, les seules occasions sont le pastis avec les voisins lorrains, et le bal du 14 juillet sur la plage. Je crois qu’au fond d’elle Maman rêve d’autres choses, d’hôtels prestigieux et de cocktails au bord d’une piscine turquoise.

D’ailleurs, les vacances sont toujours la saison des disputes. Maman reproche à papa de ne pas avoir eu la promotion attendue. Papa reproche à maman d’avoir accepté ce poste à responsabilité qui lui prend tout son temps sans lui rapporter un sou de plus. Du coup, la femme de ménage est venue grever le budget vacances: impossible de louer l’emplacement à l’ombre des pins, au plus près du sable.

Bref, l’ambiance est tendue. L’adolescence boutonneuse de Sophie et beat-rebelle de Maxime ajoutent la petite couche superflue qui nous amène proche du psycho-drame familial.

Et donc moi. Je reste dans ma chambre le plus longtemps possible. Si seulement ils pouvaient m’oublier. Je ferme les yeux et je me rêve seule dans la maison. On ne me demande bien sûr jamais ce que je préfère. Mais je n’aspire qu’au silence et au vide.

Je n’emporterai que des livres: des romans d’amour, des histoires de familles. Je ne suis pas encore prête pour la vraie littérature, je le sens bien. En moi, tout bouge, mais doucement, discrètement. Je laisse Sophie et Maxime se battre avec les parents à grands gestes et à grandes phrases définitives. « Vous ne comprenez rien! Je vous déteste! Jamais je ne rentrerai! Je pars chez Stéphane, lui au moins il m’aime! Je vais chez Parrain, il me comprend lui et il me laisse écouter ma musique»

Au milieu de ce champs de bataille, j’ai trouvé ma place. Quand je demande un peu d’argent à Maman, elle me demande inquiète si c’est pour du maquillage mais quand je lui réponds «non, non, c’est pour la suite de mon livre» Je reçois bien plus que nécessaire, d’autant plus que je fréquente surtout la bibliothèque.

Au fil du temps, je me suis un fait un beau petit bas de laine, une réserve pour le cas où.

Et j’avais décidé que le cas où était bel et bien arrivé.

Maman hurle: impossible de faire rentrer le parasol! Papa gémit, il va falloir vérifier la pression des pneus avec tout ce poids! Sophie pleure: son forfait sms ne tiendra pas jusqu’à la fin des vacances et rien à faire, maman refuse tout rallonge: Stéphane aura l’été pour l’oublier. Maxime reste calme jusqu’au moment où papa réalise qu’il fume un joli pétard tout frais, cadeau de parrain justement.

Mon sac est bouclé j’y ai mis les trois volumes de «Les Eygletières», j’adore les saga familiales avec déchirements et mesquineries. L’année dernière j’avais dévoré les Gens de Mogador, je crois que Troyat me plaira. A la bibliothèque de l’école j’ai aussi emprunté la trilogie «La byclette bleue». J’ai pris quelques cahiers clairefontaine, mes crayons et une gomme.

Avec les sous économisés, je me suis acheté un billet de train jusqu’à Avesnes. De là je compte faire du stop jusqu’à Glageon: je n’ai pas prévenu Grand-Mère, mais je sais qu’elle sera heureuse de me voir. Je l’aiderai au jardin puis elle écoutera la radio pendant que je lirai.

Je sais que mon silence est ma meilleure arme. Trois coups de klaxons et ils sont partis, je suppose qu’ils remarqueront mon absence à la première station d’autoroute. J’ai bien fait de toujours refuser d’avoir GSM.

Par Clamoiselle
Passionnée par les mots, l’écriture, j’ai « appris » à écrire en atelier avec un homme formidable, issu du réseau Kalame, qui animait un atelier amical, Marcel Oriane.
Mes nouvelles sont sur un blog wordpress, ouvert à mon pseudo.

Texte de Maudam

8h30. Enfin, je vais bouger. Depuis 1h rien a bougé d’un millimètre à part mes paupières. J’entends ses pas derrière la porte. Dans moins d’une minute, Elsa, ma psychomot me dira : « On a bien dormi jeune homme? ». Jeune homme? Qu’est-ce que cela veut dire pour moi? Je ne sais pas si elle plaisante ou si je suis encore réellement jeune. Même si on me rappelle souvent mon âge, où en est mon corps? Il me semble à la fois tout ratatiné comme celui de ma grand-mère que j’ai bien connue et à la fois frêle et chétif comme celui d’un enfant. Depuis mes vingt ans, je ne vois plus mon corps changé. Le temps s’est quelque peu arrêté.

« Et alors, on ne me sourit pas ce matin? ».Très drôle! Je la connais par cœur sa réplique! Bien sûr qu’elle n’attend rien de moi puisqu’elle sait que je resterai stoïque. Où que l’on me place, je reste figé! Je me suis quand même autorisé à entendre et à voir. J’ouvre, je ferme. J’ouvre, je ferme. Ça, c’est pour le mouvement des paupières. Je cligne une fois pour dire « oui » et deux fois pour dire « non ». C’est pratique!

« C’est parti? » me dit-elle. Je cligne une fois. « Ok, let’s go pour les 24h du Mans! ». Me voilà enfin en cavale dans les couloirs; mon moment préféré. Elle sais que j’aime cette course que nous partageons quotidiennement. Je ferme les yeux, tout simplement pour mieux savourer. Savourer cet instant où enfin je peux me sentir libre de mes mouvements.

-Ouh, ouh!!! J’ai chaussé mes rollers, ça va déménager! Chaud devant, chaud!!!!… Pour être encore plus en prise avec l’air qui chatouille mes narines et mes cils, j’incline ma tête sur le côté afin qu’elle dépasse légèrement la bordure de mon dossier.

Ah ouais…, là, c’est surpuissant. Plus rien ne m’arrête! Plus vite, toujours plus vite…Oh, oh, que se passe-t-il? Mon centre d’inertie est soudainement dévié à tel point que mon corps n’est retenu que par l’accoudoir gauche. Suis-je entrain de tomber? Quel obstacle ai-je mal appréhendé? Panique. J’ouvre rapidement les yeux. Ouf, rien de grave! C’est Elsa qui a brutalement viré de bord dans le couloir pour éviter un deux-roues mal garé! Vite, je ne veux rien perdre. Je referme mes paupières et je retrouve mes rollers qui me font glisser, glisser… je prends de plus en plus d’élan.

Tout s’étire dans moi et autour de moi. Un élastique. Je suis un vrai élastique! Je ne me savais pas aussi souple! Oups! Cette fois-ci, je pars en avant! C’est le freinage brutal qui me ramène à la réalité. Nouveau battement de paupière. Je comprends vite. « Bonjour, Monsieur le Directeur! ». Elsa m’esquisse un clin d’œil et un petit sourire en coin, tout en me redressant. Elle se doute que je ris.

Allez, dernière ligne droite! Rattrapons les fractions de minutes perdues. Roulement avant, roulement arrière, roulement avant et….go! Je vais battre mon record, je le sens! Objectif : atteindre la ligne d’arrivée avant même que l’ergothérapeute ouvre la porte à 8h45 exactement!

Mais qu’est-ce qui m’arrive? J’oscille de gauche à droite. Les murs se rapprochent puis s’éloignent comme si je les frôlais. Je ne sais plus patiner, je suis ivre!!!. Tout se dérobe. Ohhhhhh, c’est horrible, ça me donne la nausée! Gauche… droite… gauche… droite… ça va durer encore longtemps? Suis-je à bout de force?… ça ralentit… oh non, ça ralentit vraiment!!! Pourquoi? Pourquoi m’infliger ça alors que j’étais sur le point de gagner?!? Je suis en bout de course. Ça doit être ça. Je suis en bout de course, fatigué. Mes muscles ne me suivent plus, j’ai trop donné aujourd’hui. Assez!!! J’ouvre les yeux. L’ergothérapeute planté devant ma salle des tortures, nous observe. Déception. « Pour le slalom, il faudra faire mieux la prochaine fois. Vous avez cinq minutes de retard mon ami! ».

Par Maudam
Bonjour, je suis heureuse de reprendre à nouveau un atelier d’écriture que j’avais laissé en veille depuis 2009. J’espère reprendre le goût d’écrire avec vous toutes et tous.

Proposition 04/2015

Bonsoir, 

Voilà, comme prévu, nous sommes dimanche soir et l’atelier prend fin. Les commentaires ont été clos sur l’ensemble des textes, mais vous gardez bien entendu la possibilité de les consulter. 

Merci à tous pour votre participation à cet atelier « en mouvement » !

Pour ceux qui le souhaitent, le prochain atelier commencera le vendredi 1er mai (un jour férié, c’est parfait pour écrire, non?!), et les inscriptions sont d’ores et déjà ouvertes. 

Bonne fin de soirée et bonne continuation à vous tous!

 

Gaëlle

***

Certains d’entre vous le savent, d’autres non, voici donc un aveu : ces jours-ci, je déménage.

Alors comme, pour cette raison, je n’arrête pas de m’agiter, je vous propose ce mois-ci de construire votre texte autour de l’idée du mouvement. Qu’il soit physique, ou psychologique. Qu’il soit déplacement réel, ou métaphore d’une évolution intérieure. Qu’il soit désarticulé, dans une boîte de nuit sur un rythme effréné ; parfaitement maîtrisé sur une musique zen dans un cours de yoga ; ou qu’il soit fait de décisions permettant une nouvelle vie (simples exemples), le mouvement nous entoure, est en nous, tout le temps. A vous de le débusquer et de l’habiller de mots.

Faites bouger des gens, attachez-vous au flux et au reflux des vagues, à la course des aiguilles sur l’horloge, aux questionnements philosophiques qui font avancer pas à pas dans l’Existence… Chantonnez « trois pas en avant, trois pas en arrière, trois pas sur le côté et trois pas de l’autre côté » ou « la valse à mille temps », selon votre humeur… Comme bon vous semble !

Choisissez « votre » mouvement, « votre » rythme, « votre » cadence (ou plutôt ceux des personnages que vous mettrez en scène) et les mots pour nous le raconter !

© 2018 Ecrire en ligne

Theme by Anders NorenUp ↑

error: Content is protected !!