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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: Nolwenn

Texte de Nolwenn

Les mains de Mamie-Rose

Elles reposent sur la couverture à carreaux rouges et bleus. Sans bouger. Elles sont maigres et ridées. Les veines qui les parcourent saillent, bleues. Les articulations ressortent, pointues. Les ongles sont courts et propres.

Ma grand-mère, Mamie-Rose, dort. Dans son lit médicalisé, à la maison de retraite. Je n’aime pas ça. Je n’ai jamais vu Mamie-Rose malade. Depuis quelques mois, elle est là, avec un cancer, plus faible de jour en jour. Amaigrie. Ses mains que j’aimais tant ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Aujourd’hui elles ne font plus rien. Elles ne sont qu’un membre de son corps comme un autre. Pourtant, avec son sourire, ce sont ses mains que je préfère. Sans elles, Mamie-Rose serait autre.

Avant son cancer, sa main droite s’accrochait fermement à une canne en bois. Qu’elle perdait régulièrement près d’un placard de la cuisine, à côté du râteau. Ou qui tombait lorsqu’elle s’endormait devant la télé, la réveillant alors en sursaut. La gauche passait souvent sous mon bras pour aller se promener dehors.

Avant sa canne, ses mains passaient plusieurs heures par jour à couper, désherber, tailler, retourner, planter… Avec ou sans gants mais elles finissaient toujours sales. J’ai souvent vu Mamie-Rose se curer les ongles pour enlever la terre accrochée dessous. C’est grâce à de nombreux étés chez elle que j’aime avoir les mains griffées, piquées par la cueillette de mûres.

Avant qu’elles ne réduisent un potager trop grand, ses mains récoltaient tomates, poireaux, raisins, pommes de terre et transformaient le tout dans la cuisine. Ce que je préférais c’était les gâteaux. Elles pétrissaient énergiquement la pâte avant de l’étaler avec un grand rouleau à pâtisserie pour en faire une tarte à la rhubarbe, une tarte de Lintz ou une galette coup de poing.

Avant qu’elles ne sachent plus cuisiner pour douze, ses mains peignaient. Elles ont toujours peint, avec de jolis pinceaux. D’abord des natures mortes, puis des gens et enfin des icônes. Le trait était précis, sûr. Les tableaux ornent les murs de toutes les maisons de la famille.

Avant que les tremblements ne leur fasse abandonner la peinture, ses mains ont touché à tous les travaux manuels. Les maquettes, les origami, la couture, la broderie, les mobiles. Je n’ai jamais été très douée pour tout ça, trop impatiente, pas assez minutieuse. Mais j’aimais regarder Mamie-Rose couper, plier, tricoter. Ses mains allaient tellement vite avec les aiguilles !

Avant que ses mains ne délaissent les origami car les petits-enfants devenaient ado, elles jouaient aux dames chinoises. De belles billes rondes en verre de différentes couleurs qui me faisaient paraître ses mains très longilignes et anguleuses. Son pouce et son index droits attrapaient la bille, la laissait en l’air le temps de la réflexion et rapidement faisaient le chemin jusqu’au nouvel emplacement.

Avant les dames chinoises, les mains de Mamie-Rose se posaient sur mes deux joues, elle souriait et me disait « Donne-moi un baiser. » Elles ont bercé tendrement 21 petits-enfants, puis enlacé des bébés devenus enfants puis serré les mains des amoureux(ses) qu’elle rencontrait pour la première fois.

Avant de devenir grand-mère, ses mains ont tendu des mouchoirs à des couples en difficulté. Elles ont souvent repositionné l’écharpe de maire qui s’envolait. Elles ont élevé 7 enfants. Elles ont aimé mon grand-père.

Avant de reposer sur cette couverture à carreaux rouges et bleus, les mains de Mamie-Rose ont surtout aimé. Les autres et la vie. Aujourd’hui, je n’ose plus les prendre dans les miennes. Elles me font peur. Elles sont vieilles, abîmées et ne veulent plus s’activer. Je le comprend, elles ont tant fait. Mais je ne veux pas que ses mains disparaissent, qu’elles ne peignent plus, qu’elles ne jardinent plus, qu’elles ne bercent plus. Qu’elles ne m’aiment plus.

Par Nolwenn

Texte de Nolwenn

Mathilde est hypocondriaque. Sa plus grande peur ? Faire une crise cardiaque. Sa vie s’organise donc autour de son coeur. De ses battements. Elle a réussi à agacer tous les cardiologues de la ville. Aucun ne veut encore la recevoir. Tous ont fait des tests, des mesures et lui ont dit « vous avez un coeur en parfaite santé Madame. » Peut-être aujourd’hui, mais demain ? Dans sa famille il y a des gens qui sont morts de crise cardiaque, ça pourrait être génétique. Le grand-oncle de son cousin Matthieu par exemple. Et le beau-frère de son grand-père aussi. Il faut faire attention aux prédispositions.

La vie de Mathilde n’est pas très excitante. Et pour cause, l’excitation affole le coeur, c’est dangereux. Avant même de se lever, Mathilde attrape son téléphone et grâce à une application qu’elle juge révolutionnaire, mesure son rythme cardiaque. 57, tout va bien. Avant de sortir de chez elle pour se rendre au travail, elle recommence. 75, tout va bien. Dans sa voiture (oui parce que les transports en commun sont beaucoup trop dangereux), arrêtée au 4e feu rouge qu’elle croise elle vérifie. 70, c’est bon. Ainsi de suite, toute la journée. Avant le repas, après le repas, après avoir monté les escaliers, après avoir discuté avec son patron, après sa séance de yoga, après avoir téléphoné à sa mère, avant de se coucher… Mathilde évite bien entendu toute situation stressante et inconnue. Son objectif ? Ne pas dépasser 110 battements par minute.

Ce week-end, Mathilde est invitée à un mariage à Biarritz. Celui de sa soeur, Hélène. Impossible de l’éviter. Rien que d’y penser son rythme cardiaque augmente. Elle ne peut pas y aller en voiture. Tours-Biarritz, trop long, trop fatigant. Donc 5h30 de train, changement à Bordeaux, tout peut arriver. Elle surveille ses battements toutes les 15 minutes. 85, c’est un peu rapide mais elle stresse donc ce n’est pas catastrophique. Finalement, elle arrive à Biarritz sans encombre. Sa mère l’attend à la gare. Et lui saute dessus, enchantée de la voir, comme d’habitude. “Doucement maman, tu me serres trop fort.” Dans la voiture son rythme redescend à 75, elle respire mieux.

Les retrouvailles familiales sont agréables mais Mathilde a besoin de se remettre de ses émotions. Son petit coeur a été bousculé dans ses habitudes, il ne faudrait pas qu’il s’énerve ou pire qu’il se venge. Derrière la maison de ses parents, part un chemin de balade qui mène à la plage. Enfant, Mathilde aimait regarder les surfeurs. Aujourd’hui, le déferlement des vagues l’assourdit, le vent lui fouette le visage et les embruns lui pique la peau. Elle frissonne. Il y a 10 ans, ici, son frère Tom s’est noyé. Il était sorti faire du surf par un temps épouvantable. Il n’est jamais rentré. La mer, quelle saloperie.

“Tout va bien Mathilde ?” Surprise, elle se retourne vers l’inconnu qui lui parle. “Je suis Grégoire, un ami d’Hélène.” Ah oui elle se souvient maintenant. Le gringalet boutonneux avec qui sa soeur partait toujours faire du vélo. Il n’est plus boutonneux. Ni gringalet. La discussion s’engage. Ils se rappellent leur enfance ici. Rigolent à l’évocation des tours qu’ils ont fait à leurs parents. Il est tard. Demain est un grand jour. 92 en rentrant tranquillement, ça va.

A la mairie, Grégoire vient s’asseoir à côté d’elle. Elle sent son coeur battre plus fort dans sa poitrine. Que se passe-t-il ? Elle est assise. Il ne fait pas trop chaud. Le mariage n’a pas encore commencé. Elle n’ose pas sortir son téléphone pour mesurer son rythme cardiaque. Elle respire. Pas d’affolement. Elle a dû être surprise par l’arrivée de Grégoire, c’est tout. Son coeur se calme déjà.

Le mariage est beau. Hélène rayonne. Mathilde a les yeux humides. Ses battements se sont accélérés mais c’est l’émotion. Grégoire lui serre brièvement la main. Elle lui sourit. C’est bien beau tout ça mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. Son coeur risque de ne pas le supporter.

Le soleil brille. Les invités trinquent au champagne. Mathilde échange avec Grégoire. Sa soeur la regarde avec un sourire en coin.

La fête bat son plein. Les tables ont disparu pour libérer la piste de danse. Le coeur de Mathilde bat à 110 à cause d’une valse avec Grégoire. Maintenant elle doit faire une pause. Elle marche, pieds nus dans l’herbe, savourant la fraîcheur de la nuit. 95, c’est bien ça redescend.

Grégoire apparaît à son côté. “Tu as froid, tu veux ma veste ?” Mathilde ne dit pas non. Il la dépose délicatement sur ses épaules et effleure sa peau. Son coeur s’affole. Il avance tout près d’elle. Il cogne dans sa poitrine. Il caresse lentement sa joue. Il résonne même dans ses oreilles. Il approche son visage. Il va exploser. Il l’embrasse. Oh ! Il bat au moins à 200 ! Mais… tant pis… Elle mourra de plaisir.

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Nolwenn

Si ça ne faisait pas 116 ans que ça dure, je rigolerai. De les voir s’affairer tous là. A mes pieds. Mais là, ça m’énerve. Ils deviennent de plus en plus hautains avec leurs soi-disant nouvelles technologies. Ils se réjouissent de leurs découvertes, se félicitent, se persuadent qu’ils approchent enfin du sens que j’ai. Du pourquoi j’ai été construit. Des bouffons ces archéologues. Jamais ils ne trouveront. Plus ils fouillent autour de moi, plus ils s’éloignent.

J’ai longtemps écouté leurs divagations. J’ai même parié sur certaines hypothèses qu’ils formuleraient. J’ai aussi découvert beaucoup de métiers qui me paraissent tellement inutiles. L’expert en paléopalynologie par exemple. Celui-là, il m’a scotché quand je l’ai rencontré. Pour faire simple il étudie les grains de pollens et les spores fossiles. Ridicule. Il est venu avec son copain qui fait de la tracéologie. Lui, en fonction des traces produites par l’utilisation des outils, ils déterminent leur fonction. Les gamins qui viennent me voir tous les jours font la même chose.

Oui parce qu’en plus de me farcir des dizaines d’archéologues, je vois passer des milliers de personnes tous les jours. Encore pire que les scientifiques. Ils prennent des airs très sérieux et expliquent à leurs gamins « J’ai vu un reportage qui disait que l’orientation c’était en fonction du soleil et du vent, pour des rituels religieux. » N’importe quoi. Ils feraient mieux de se taire et de retourner se vautrer devant leur télé abrutissante. Plutôt que de m’abîmer avec leurs mains sales.

Des humains j’en ai vu passer. Ils ne s’arrangent pas avec le temps. Et ils n’ont pas arrangé le temps. Haha, trop drôle ! Pas plus tard qu’hier, un visiteur a dit à sa femme « Y a vraiment plus de saisons chérie ! On est en plein mois de juillet, il fait 10°C. De mon temps, on avait de vrais étés. » De son temps… Il a quel âge le chauve ? 65 ans ? Moi je vous le dis, de mon temps à moi, y a plus de 4000 ans, c’était vraiment mieux. Je n’entendais pas la terre gronder sous mes pierres. Elle n’était pas en colère. On vivait bien, elle, les animaux, les quelques humains qui passaient par là et moi. Tout le monde se respectait. Aujourd’hui le respect, les hommes ne savent plus ce que c’est. Des abrutis de jeunes essaient de dessiner sur mes pierres. Ils me tapent dessus. Ils hurlent. Pourtant ils devraient être admiratifs et impressionnés par ma taille, ma splendeur, mon âge. Des bouffons eux aussi.

J’en ai marre de les voir tous. J’aimerai qu’on me laisse tranquille. J’aimerai entendre le chant des oiseaux plutôt que le piaillement des américaines. J’aimerai voir les jeux d’ombres et de lumière sur mes pierres plutôt que des flash aveuglants. J’aimerai profiter de l’éternité et attendre le retour de mes créateurs. Je sais qu’ils reviendront. Ce serait tellement drôle de les voir débarquer demain. Je ne manquerai pas d’apprécier la déconfiture des archéologues face à mon utilité. Et non mesdames et messieurs, je ne suis ni un lieu de culte, ni une sépulture, ni un lieu d’observation solaire. Certes les traces que vous retrouvez viennent des hommes qui m’ont utilisé après mon apparition mais mon sens premier vous échappe. Mes créateurs n’aimeraient pas du tout le nom que j’ai d’ailleurs. Stonehenge. Stone Age. Age de pierre. Traduction : âge de barbares incultes. Ils me manquent. Mais ils sont partis. Loin. En tout cas, moi je suis prêt pour leur retour.

Les humains m’amusent avec leurs expressions. Il y en a une qui m’a plu. La vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens d’un petit garçon, un jour, qui a dit à sa maman « Si on ne sait pas comment les pierres ont été transportées jusque là, c’est peut-être les extra-terrestres qui les ont mises, non ? » Sa mère a levé les yeux au ciel et lui a répondu « Ne sois pas bête mon chéri. » Pauvre humaine étriquée… Dans 10 ans, 100 ans, 1000 ans, tu verras.

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Nolwenn

7 :00. Réveil. France Info. Grmph. Non. Pas encore.

7 :05. Claire m’embrasse sur le front et se lève. Mon esprit tente d’émerger. Mes oreilles essaient d’écouter les infos. Massacre au Kenya. Suicide de l’ancien maire de Tours. Grève à Radio France. Monde de merde. Se rendormir encore un peu ? Oui.

7 :15. Les enfants bougent dans la chambre d’à côté. Malo descend de son lit superposé en sautant. Un jour il se fera mal. Un jour il m’écoutera. Julie râle qu’il est trop tôt. Comme tous les matins. Claire sort de sa douche, revient dans la chambre pour s’habiller. Pas envie de bouger. Encore tout engourdi de sommeil. Rester là, quelques minutes de plus.

7 :20. « Louis, tu comptes te lever ou pas ? » Ou pas. Fatigué, déjà mal au crâne. La journée d’hier au boulot était terrible. Je ne veux pas revivre la même. Marre de ce stress, de cette pression. Marre. Julie entre dans la chambre en trainant les pieds. « Maman pourquoi je dois me lever alors que papa reste couché ? » Elle saute sur le lit. Je veux l’enlacer. Je ne peux pas. Pas de réponse de mes bras. Je tente de me tourner sur le côté. Rien. Mon corps reste immobile. Je ne sens rien.

7 :25. C’est quoi ce bordel ? « Julie, va t’habiller, je vais te préparer tes tartines. Louis, dépêche-toi ! » Claire sort de la chambre. Non, non, non revient ! J’ouvre la bouche. Pas un son. Merde ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi je ne peux plus bouger ?

7 :27. Ce n’est pas possible. C’est un cauchemar, je vais me réveiller. Je ferme les yeux, j’ouvre, je ferme, j’ouvre. Rien. Je commence à suffoquer. Claire aide-moi ! Non pas de panique, tout va rentrer dans l’ordre, il y a forcément une explication. Non je ne vais pas mourir.

7 :30. « Louis, tu te fous de moi ? » Claire regarde-moi bien, je ne peux plus bouger, je ne peux plus parler. Regarde-moi ! Claire, j’ai peur ! « Louis ça va ? » Non, ça ne va pas. Je suis terrifié. « Louis ce n’est pas drôle. Qu’est-ce qu’il y a ? » JE NE PEUX PLUS BOUGER ! Sors moi de là. AIDE-MOI !

7 :32. « Louis tu me fais peur. Arrête tes conneries. Parle-moi et sors de ce lit. » J’aimerai tellement. Je recommence à suffoquer. Je vais m’étouffer, je vais mourir. Claire me secoue, je ne sens rien. « Louis ! Louis, merde ! J’appelle les pompiers. »

7 :35. « Bonjour, je vous appelle parce que mon mari ne bouge plus. Il a les yeux ouverts, il me regarde mais il ne bouge pas, ne parle pas, ce n’est pas normal. Il devrait être levé depuis 30 minutes, ce n’est pas son habitude. Je ne sais pas, peut-être. 32 avenue des Lilas à Rezé. Merci. »

7 :37. Claire j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur. Reste-là. Prend moi dans tes bras. Aide-moi. J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur. Qu’est-ce qui m’arrive ? Au secours. J’ai peur Claire. « T’inquiète pas Louis, le Samu arrive, ça va aller, tu vas t’en sortir. » Pourquoi tu pleures Claire ? Pourquoi tu trembles ? Claire j’ai peur. « Je suis là mon amour, ça va aller, t’inquiètes pas. »

7 :42. « Ils sont là, je reviens. » Non, non ne me laisse pas. Claire ! J’ai peur. « Bonjour monsieur, je suis le docteur Sala. Si vous m’entendez, si vous me comprenez, clignez des yeux. » Je cligne, je cligne, je vous entends, je vous comprends. Aidez-moi ! « Avez-vous mal quelque part ? » Non, je ne cligne pas. Je ne sens plus rien, c’est horrible. « On vous emmène à l’hôpital. »

9 :00. « Monsieur, vous avez eu un accident vasculaire cérébral. Nous allons vous opérer. »

« Il est 7h sur France Info, ne cherchez pas le réveil, vous avez la radio. » Je me tourne, j’enlace Claire. Tout va bien. Ouf.

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Nolwenn

Revanche ?

Cléo est en retard. Il fait -12°C. Elle a oublié ses gants. Heureusement la soirée s’annonce sympa. Ses amies l’attendent à l’Univers, leur QG d’avant qu’elles deviennent des femmes-mariées-avec-enfants-et-carrière. Leur dernière soirée filles remonte à … au moins tout ça. Elles étaient presque hystériques en s’échangeant des mails pour l’organiser. Réunir les cinq, la même soirée, dans la même ville n’a pas été facile, elles comptent bien en profiter !

Aaaah… chaleur, odeur de bière, Asaf Avidan dans l’air et les petits cris suraigus des copines qui l’aperçoivent. On se croirait dans Friends, quand les anciennes amies de Rachel se pointent au Central Perk. Une caïpirina en main. Bonheur.

Tiens, une tête douloureusement familière assise au bar. Thomas. Avec 20 ans de plus. Il l’a regarde, ses yeux s’agrandissent, il sourit, se lève. Et merde ! Pourquoi ce soir, ici, maintenant ? Ah oui c’est vrai, elle lui a fait découvrir ce lieu, un jour. Renonçant à s’esquiver, elle prévient ses amies que M.Salop arrive. QUOI, comment, où… ah bonjour Thomas. Il s’approche et claque deux bises à chacune. Son parfum. Le même. Toujours troublant.

« Alors les filles, vous devenez quoi ? » Qu’est-ce qu’il fait ce petit con ? Ne se souvient-il pas que toutes les femmes ici présentes le détestaient ? De la façon dont on déteste un pauvre type quand on a 20 ans et qu’il a fait beaucoup de mal à votre amie. Cléo hésite. L’étrangler ou être courtoise ? Après tout, c’est loin. Elle a tourné la page. Elle est devenue une femme accomplie. Elle n’a pas besoin de revanche. Ce serait petit. Mesquin. Immature.

« Je suis désolé, je dois aller retrouver mon frère. Cléo ça te dirai d’aller boire un café un de ces quatre ? » Elle le regarde au fond des yeux et dans sa tête, le dialogue qu’elle a répété tant de fois refait surface. Pour quoi faire Thomas ? Pour être amis ? On n’a jamais réussi à l’être. Tu m’as dis de jolies choses que j’avais besoin d’entendre.Tu m’as fait croire que quelque chose serait possible entre nous. Mais tu as piétiné mes sentiments. Tu t’es servi de moi pour te rassurer. Tu claquais des doigts et j’arrivais. La seule à ne pas savoir que j’étais ton amante c’était ta gonzesse. Je t’aimais et je te haïssais. Tu n’as jamais eu le courage de mettre fin à tout ça, pauvre lâche ! Quand j’essayais, tu revenais toujours. J’étais faible. Comment un mec aussi beau pouvait-il s’intéresser à moi ? Il va forcément larguer sa copine avec qui il n’est pas heureux. Sinon il n’agirait pas comme ça. Trop conne oui. J’étais novice dans l’art d’aimer et tu m’as détruite ! Tu sais qui a payé les pots cassés de cette année destructrice ? Mon mari actuel. Il s’est accroché aux branches… Stop, stop, stop, ça fait 20 ans Cléo, lâche l’affaire.

« Pardon, je n’ai pas bien entendu à cause du bruit, tu voulais quoi ? »

« ça te dirai d’aller boire un café un de ces quatre ? »

« Pour quoi faire ? Tu t’emmerdes avec ta femme et tu as besoin de distraction ? Désolée mais   j’ai arrêté les hommes qui ont un problème avec leur virilité. Salut Thomas et bonjour à ta femme. »

Cléo se rassoit. Les filles éclatent de rire. C’était petit. Mesquin. Immature. Mais putain ça fait du bien !

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Nolwenn

Introspection

Enfin, le canapé. Depuis une semaine, j’attends ce moment. Prendre du temps, juste pour moi, pour réfléchir. Comme tous les mardis à 18h30, ma psy attend que je commence à parler. Mais quelque chose coince aujourd’hui. Cela fait plusieurs semaines que je m’approche dangereusement d’un sujet que j’ai toujours refoulé. Je l’évite consciencieusement, je tourne autour, je joue à saute mouton, je n’attrape pas les perches tendues, bref je ne veux pas en parler. Enfin si mais j’ai peur de ce que je pourrais dire.

Le silence s’éternise. Je connais son plafond par coeur. Les taches, les fissures, les craquelures, les défauts. Tiens il y a une araignée dans le coin. Se pose-t-elle autant de questions que moi ? Probablement pas. Bon. A 50€ la séance, il va falloir que j’ouvre la bouche quand même. Et puis un jour où l’autre ça va sortir, autant en finir tout de suite. Bon. Se racler la gorge. Avaler sa salive.

« J’ai vu ma famille ce we. » Et me voilà à raconter mon we… 5 minutes, blablabla… 10 minutes, blablabla… 15 minutes, silence, j’ai fini de dire n’importe quoi.

« Votre soeur était là ce we ? »
– Oui
– …
– Elle allait bien.
– Et vous ?
– Je crois. On n’a pas beaucoup parlé. Enfin je n’ai pas beaucoup parlé, elle si, elle n’a fait que ça tout le we mais elle en avait besoin.
– Et vous, vous n’aviez pas besoin de parler ?
– Elle en avait plus besoin que moi.
– Mais vous aviez besoin de parler à vos parents, non ?
– Oui
– Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
– Parce qu’elle avait besoin qu’on se concentre sur ses problèmes, qu’on l’aide à trouver des solutions. Moi c’était moins important, moins grave, je parlerai à mes parents une autre fois, au téléphone peut-être.
– Pourquoi était-ce moins important ?
– Parce que… c’est toujours moins important.
– Qui décide que c’est moins important ?
– Moi. Ou elle.
– Elle considère que vos problèmes sont moins important que les siens ?
– Oui
– Pourquoi ?
– J’en sais rien, je ne suis pas dans sa tête !
– Vous trouvez ça juste ?
– Non
– Pourquoi ?
– …
– …
– …
– Rappelez-vous qu’ici vous pouvez tout dire, personne ne vous juge, personne n’en saura rien et vous êtes en sécurité.
– …
– Pourquoi trouvez-vous ça injuste ?
– Parce que ! C’est toujours comme ça, c’est toujours pareil ! Il n’y en a toujours que pour elle ! Elle s’est autoproclamée fille préférée des parents, fille plus fragile, fille avec plus de problèmes, fille plus belle, fille plus intelligente. C’est la fille la mieux, la soeur la mieux, elle pense qu’elle est parfaite, qu’elle n’a fait que des bons choix et moi je suis le vilain petit canard !
– Qu’est-ce que vous auriez envie de lui dire à votre soeur ?
– Qu’elle me fait chier ! Depuis 30 ans elle me fait chier !
– Si vous l’aviez là en face de vous, qu’est-ce que vous lui diriez ?
– Je serai contente quand tu seras morte Elodie ! Tu m’emmerdes depuis 30 ans ! Tu prends toute la place, tu m’as pris ma place ! Tu es ma grande soeur, tu aurais dû être un modèle, pas un bourreau ! Tu m’as toujours écrasé ! J’ai toujours cru que les parents t’aimaient plus que moi ! Que tu étais plus importante que moi ! Je te déteste, je te déteste…

Fais chier, je ne voulais pas pleurer. Je ne voulais pas qu’elle y arrive encore. J’en ai marre de pleurer à cause de cette connasse. Marre d’être sur ce canapé depuis des années parce que j’ai toujours cru que je n’étais pas assez bien pour mes parents. Marre de me sentir encore inférieure à elle alors que ma vie est « mieux ». Sur le papier.

– Pourquoi est-ce que tu n’as pas été une grande soeur normale ? Qu’est-ce que j’ai bien pu te faire pour que tu me rabaisses tout le temps ? Tu ne pouvais pas me foutre la paix et me laisser grandir tranquille si tu ne m’aimais pas ? Quel besoin avais-tu de me pourrir la vie ?
– Vous n’avez jamais essayé de lui poser ces questions ?
– Non, je ne veux pas lui montrer qu’elle m’a fait mal, qu’elle a si bien réussi à faire de ma vie un enfer, je ne veux pas qu’elle gagne.
– Que faudrait-il faire pour que vous gagniez ?
– Je n’en sais rien…
– …
– Elle a déjà une vie difficile, les parents lui ont mis tellement de pression… Je pense que je suis plus heureuse qu’elle… En un sens, j’ai gagné.
– Ça vous réjouit ?
– J’ai vraiment l’impression de la détester, on n’a peu de relation mais elle reste ma soeur et je n’arrive pas à lui souhaiter le pire.
– On va s’arrêter là pour aujourd’hui.

par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

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